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Publié le lundi 6 octobre 2008 dans la rubrique :

Info & media

Un regard durable sur le papier

Récemment, notre Brendu national mettait en ligne, sur son blog, une photo représentant une sculpture de Bernadette Chéné, réalisée avec des journaux empilés formant une tour. Pendant quelques mois, cette sculpture avait été exposée dans le hall de La Dépêche du Midi, à Toulouse. Je me plaisais à l’examiner, longuement. J’aimais l’idée que jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, chaque feuille de papier participe à l’élaboration d’une œuvre d’art rassemblant des centaines, des milliers d’histoires, de faits divers, de mariages, de petits scandales et de grands événements. Une sculpture érigée dans le quotidien, façonnée dans la vie qui passe, et dont « le journal » rend compte, inlassablement, hissant au rang de témoignage, de document, chaque fait de chaque rue, de chaque village.

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© Brendufat

Pour la plupart des gens, un journal, c’est du papier, jute du papier avec de l’encre. Pas grand chose. Mais on ne sait pas vivre sans lui. On le parcourt rapidement, puis on l’utilise pour allumer la cheminée, éplucher des légumes, emballer les œufs frais ou le poisson. On l’achète fébrilement chaque matin lorsque, étudiant, l’on se met en quête de son premier studio dans une ville que l’on ne connaît pas encore. On l’examine soignement, chaque jour, lorsque, chômeur, l’on traque la moindre petite annonce qui, peut-être, enfin, changera notre vie. On en parcourt distraitement les gros titres, en tournant nerveusement un café au fond du bistrot où l’on attend son premier vrai rendez-vous. On en conserve quelques exemplaires, dans un tiroir, pour garder le souvenir d’événements que l’on pressent historiques : la victoire des Bleus en 98, l’explosion d’AZF, l’extrême droite au deuxième tour, la mort de Mitterrand, le 11 septembre... On le consulte religieusement au fond d’une bibliothèque, tournant les pages jaunies qui craquent comme de vieux os, en quête d’un entrefilet annonçant la mort d’un jeune Poilu du village.

Le journal, c’est un objet si banal. Il noircit les doigts. Il coûte toujours trop cher. Il raconte les trains en retard, jamais ceux qui arrivent à l’heure. Il alimente les conversations du matin et donne le dicton du jour. C’est de l’encre sur du papier, c’est le flot des jours, il dresse la liste des naissances, décès et mariages, il est plein de fautes et ne dit jamais rien contre le président du Conseil général. Le journal, c’est presque rien, quelques feuillets de papier.

Un papier qui naît au pied des montagnes : il lui faut de l’eau pure et vive. C’est là que tout commence. Pendant de longues décennies, on lui sacrifiait des arbres réduits en copeaux. Et, signe des temps, du progrès en marche, de l’avancée de la civilisation, du développement durable, de la citoyenneté : le journal redevint papier, récupéré, compressé, haché, malaxé, recyclé avant de redevenir journal. C’était merveilleux. Au pied des forêts, sur la berge d’une rivière, une vaste plaine en aval et les cimes enneigées en amont, le papier prenait naissance sous la main experte des hommes qui avaient toujours fait ça, du papier, pour que l’histoire continue. L’histoire de lourds rouleaux compacts, énormes bobines vierges partant sur les routes pour enfin défiler, convoi vertigineux, dans les entrailles des machines assourdissantes qui habillent le blanc papier de l’encre noire des gloires et des défaites, des offres d’emplois et des mariages, naissances et décès, des collisions frontales et des subventions aux associations, des plus grosses tomates et des fêtes de l’école.

Et sans que personne ne s’en rende compte, sans bruit, ou si peu, l’histoire tarit à sa source. Elle meurt avant même sa naissance, au fond d’un bourg tapi à l’ombre d’une montagne, mais d’autres bobines de papier viennent quand même rouler sous la grosse machine qui raconte l’histoire de la mort d’une petite usine, après avoir raconté son agonie. Le papier raconte le sacrifice du papier. Seul le gros bourg s’en émeut, tremble, voit pleurer les familles, crie sa révolte, tout seul dans sa vallée, et personne n’entend. Personne ne voit que, sous les doigts, à côté de la tasse a café, le papier du journal a changé.

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Un salarié de la papeterie de Lédar
© La Dépêche du Midi
J’ai réalisé sur le site de La Dépêche un diaporama rassemblant les photos prises lors de l’annonce de la liquidation de la papeterie. Pour que la mort de l’usine saute à la figure des visiteurs du site. Un geste inutile, un peu stupide, probablement. Le seul que je pouvais faire.

Une usine qui ferme : c’est quoi ? Rien. Juste quelques articles dans le journal. C’est vraiment rien. Une usine née exactement cent ans plus tôt, une entreprise familiale, où l’on fabriquait du papier et où l’on en était fier, forcément, une usine qui fait vivre tant de gens dans le gros bourg. Une usine si belle, avec ses deux centrales hydro-électriques, avec ses salariés qui travaillaient si bien, qu’elle crut séduire le bel investisseur américain. Une petite usine qui croyait devenir la plus grande en épousant l’homme d’affaires venu la voir tout exprès de l’autre côté des mers, avec son avion et son réseau international et son dollar.

Et puis l’homme d’affaires a vendu les centrales hydro-électriques : il fallait que la petite usine fasse ce sacrifice pour secourir ses sœurs, là-bas dans les Alpes, et qui allaient si mal. Alors l’argent des centrales est parti au pied de l’autre montagne, et la petite usine a acheté son courant électrique au prix fort. Alors forcément, la petite usine dans son gros bourg devint moins séduisante aux yeux de l’investisseur. Il y eut un plan social : une amputation qui sauverait la petite usine. Et puis. Et puis.

Il n’y a plus au bord de la rivière que des stocks de papier, les ultimes bobines. Il n’y a plus que des tonnes de vieux journaux, revenus où ils étaient nés, attendant en gros cubes compressés, attendant à côté des machines devenues muettes, derrière les grilles verrouillées où résistent encore les hommes qui ont vécu là, si longtemps, et qui ne fabriqueront plus de papier. Ils ont quarante-cinq ans en moyenne, et ils ne connaissent que ça, le papier, dont la production augmente sans cesse chaque année. Ils sont cent dix-sept a contempler leurs dernières bobines, les tonnes de stocks, et ils lisent dans le journal, imprimé sur un papier qu’ils n’ont pas fabriqué, l’histoire de leur chute, de leur abandon, de la trahison de l’investisseur. Ils songent à enflammer leur dernière production, ils rêvent d’ouvrir une dernière fois les vannes des centrales pour noyer les vestiges de leur travail. Ils ont tenté d’acheter leur petite usine, ils se sont battus, ils ont accepté, pendant des années, les restrictions et les plans sociaux. Ils ont perdu.

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La papeterie Lédar à Saint-Girons
© La Dépêche du Midi

La papeterie de Lédar, à Saint-Girons en Ariège, est tombée, comme celles de Voreppe, de Lancey, de Turkheim. Dans les bureaux vides, quelques plaquettes publicitaires arborent encore le slogan de l’entreprise familiale qui avait cru que l’investisseur la rendrait heureuse : Un regard durable sur le papier.

Post-scriptum

Voir aussi sur le ouaibe : le site du groupe Matussière & Forest

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Vos réactions

 
Un regard durable sur le papier
7 octobre 2008 11:17, par Ardalia

Magnifique ce « lai non-rimé des ouvriers papetiers » !

PAr contre le favicon fout la trouille, c’est que je suis impressionnable, moi.

Un regard durable sur le papier
8 octobre 2009 22:07, par Vieux motard

Ça fait un an tout rond, ils font quoi de leur vie, ces cent dix sept ex-travailleurs ?

 

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Image extraite de l'article "La maison du général - 34"