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Publié le jeudi 21 juin 2007 dans la rubrique :

Info & media

Montagne maudite : scène de la vie ordinaire

Et voilà un p’tit papier du Monde qui décrit assez bien ce que j’ai pu moi-même expérimenter...

Enquête Scènes de chasse dans le Cantal LE MONDE | 21.06.07 | 16h01 • Mis à jour le 21.06.07 | 16h01 L’écrivain Pierre Jourde en septembre 2006.

GAMMA/ULF ANDERSEN

a mine sombre du vieux Pierre Laporte aurait dû l’alerter, ce dimanche 31 juillet 2005. Comme chaque année, l’écrivain Pierre Jourde venait d’arriver avec sa famille au village de Lussaud, dans le Cantal. Comme chaque année, avant de rejoindre la maison paternelle, il est passé embrasser les Laporte. Quarante-huit ans que, de père en fils, ils sont les fermiers de la famille Jourde. Ils ont parlé un peu. Et puis le vieux fermier a murmuré : « T’aurais pas dû dire que c’était un pays de merde. » Pierre Jourde a voulu expliquer : « J’ai pas dit que c’était »un pays de merde« , Pierre. J’ai dit que c’était »le pays de la merde« . Et je l’aime, cette merde, tu le sais. » Pierre Jourde a bien senti que ses mots ne passaient pas. Mais il a pensé qu’il y reviendrait, qu’il expliquerait mieux et que tous comprendraient.

Quelques minutes plus tard, alors qu’il était en train d’ouvrir la porte de son garage, Pierre Jourde a vu arriver à sa hauteur la voiture de Monique et Sylvie Rongier. Les deux femmes avaient l’air mauvais, elles se sont mises à l’insulter. Juste derrière elles, dans une autre voiture, il y avait Paul Anglade, qui a fait mine de lui foncer dessus, puis qui est sorti, un bâton à la main et a coincé l’écrivain devant la porte du garage. Pierre Jourde s’est débattu et l’a frappé en plein visage.

Il a vu encore d’autres personnes arriver, Christine et Sylvain Anglade, Dominique Magne, qui se sont mis à le menacer et à injurier ses deux fils aînés métissés, en les traitant de « sales Arabes ». Pierre Jourde a pris peur. Il a foncé dans la maison pour récupérer les bagages qu’il venait d’y déposer et il s’est barricadé dans sa voiture avec sa compagne et ses enfants dont le petit dernier, âgé de 15 mois. Des pierres ont volé contre son pare-brise, brisant la vitre côté conducteur. Paniqué, son autre fils, âgé de 11 ans, s’est jeté hors du véhicule et s’est enfui en hurlant dans les rues. Pierre Jourde a aussitôt démarré pour le récupérer, puis il a dévalé la route à toute allure.

Depuis ce dimanche 31 juillet 2005, l’écrivain n’a pas remis les pieds à Lussaud. Jeudi 21 juin, pour la première fois depuis deux ans, il va tous les revoir, les Anglade, les Magne et les autres. Devant un tribunal, à Aurillac. Pierre Jourde, assis au banc des parties civiles. Les six autres, sur celui des prévenus, pour répondre devant les juges de « coups et blessures volontaires en réunion, avec préméditation » et « injures raciales ».

C’est une histoire terrible et triste. En 2003, Pierre Jourde publie aux éditions L’Esprit des péninsules un roman, Pays perdu. 160 pages pour dire l’amour excessif, irraisonné qui l’attache à ce village du Cantal où, écrit-il, « on n’arrive qu’en s’égarant. Rien à y faire, rien à y voir ». « C’est un pays perdu, dit-on. Pas d’expression plus juste (...) Et moi, stupidement, depuis l’origine, je cherche à le garder. »

A sa sortie à Paris, le livre est salué par la critique. Jérôme Garcin lui trouve des « accents gracquiens », d’autres voient renaître Giono. A Lussaud, on n’en pense encore rien. Pierre Jourde, ici, tout le village le connaît. Ses aïeux peuplent le cimetière. Son grand-père faisait dans la ferraille et les peaux de lapin, il s’est enrichi et les Jourde sont devenus la seule famille de Lussaud à employer des fermiers. Chaque été, le père de Pierre Jourde, Jean, qui avait quitté le Cantal pour une vie d’employé dans la banlieue parisienne, emmenait religieusement les siens passer leurs vacances dans la maison familiale.

De Lussaud, Pierre Jourde connaît chaque toit, chaque pénombre de ces fermes qui « sentent le lait suri et les étoffes moisies ». Sa mémoire est hantée de cousins Joseph ou Léon, de Berthe et de Léontine, de courses dans la seule épicerie du village, de cueillettes de mûres et d’images d’estive. De secrets de famille, aussi, comme celui des « amours contrariées » dont Jean Jourde est issu, qui ne fut reconnu qu’in extremis par son père.

Un jour, la vieille Elise est montée annoncer à Pierre Jourde la mort de Lucie, la fille de la ferme voisine. Elle avait 12 ans et souffrait de leucémie. Comme tout le village, l’écrivain est allé à la veillée, chez les parents de l’enfant. De cette nuit dans la ferme, avec Lucie morte sur son lit, à l’étage, et de cette ronde de visiteurs qui disait tout de Lussaud, Pierre Jourde a fait Pays perdu. Il convoque vivants et disparus et les raconte. Il dit les petites vies et les grands chagrins, les accidents de tracteur et les cahots de fortune, la crasse et l’alcool, la grandeur et la dureté, la beauté et la nostalgie, les légendes et les secrets. Il écrit noir sur blanc ce qui ne saurait que se chuchoter.

Comme cette histoire d’adultère entre Jeanne et Henri, les « amants réprouvés ». Il a changé les prénoms mais, à Lussaud, tout le monde leur a rendu les originaux. Car Pays perdu avait fini par arriver jusqu’au village. L’épicière « qui vend de tout, du fromage et des caleçons », en a exposé quelques-uns près du comptoir. Les petits-enfants qui vivent à la ville et reviennent pour les vacances ont apporté eux aussi leur exemplaire. Chacun au village a fini par feuilleter ces pages, par tomber sur ces lignes-là : « Rares sont les maisons où l’alcool n’a pas ses victimes, ses esclaves. » Ou sur celles-ci : « Qu’est-ce qui n’est pas obscène, qu’est-ce qui ne le paraîtrait pas, dans (cette église), à part le magnétophone du curé, la soupe de ces cantiques idiots (...) interprétés sans plaisir par des gens sans importance, en bougeant mollement les lèvres. » Ou encore sur celles-là : « Il devait s’agir de verres protocolaires, que l’on sort rarement, réservés peut-être à des invités de marque. Des araignées confiantes les avaient emmaillotés. Le vin fut versé sans autre précaution et le filet de pinard creva la toile poussiéreuse. »

A Lussaud, la colère est montée. Pierre Jourde l’a su, par des amis. En septembre 2004, il a adressé une lettre de cinq pages à chaque famille. « Je tiens trop à ce village et à ses habitants pour laisser s’installer une situation d’incompréhension », écrivait-il. « J’ai changé les époques, les relations familiales, parfois les lieux. Il ne faut pas chercher là une représentation exacte (...) Je suis fier d’être de Lussaud », soulignait-il encore, en ajoutant que, comme son père, il voulait être enterré là-haut, dans le vieux cimetière de pierres. Mais ces explications n’ont pas convaincu et le 31 juillet 2005, une année de ressentiments et d’humiliation remâchée s’est déversée sur l’écrivain. A la veille de son procès, Pierre Jourde en parlait avec des larmes au bord des yeux : « C’est une manière de dire qu’ils m’ont toujours détesté. » « C’est le pire des statuts que d’être à la fois d’ici et pas d’ici », ajoutait-il.

Son Pays perdu contenait peut-être déjà tout cela. Perdu, Lussaud ne commençait-il pas à l’être pour l’écrivain qui voyait le bulldozer élargir les chemins, les tôles remplacer les tuiles, les parpaings préférés aux pierres sèches, le présent des autres détruire son passé à lui ? « Je voudrais que rien ne bouge. On m’a signifié que c’était une illusion », dit-il. De l’une des silhouettes distantes du Pays perdu, Pujol, Pierre Jourde notait « l’aisance presque irréelle avec laquelle on entrait en sympathie avec lui, jusqu’à faire prendre cette facilité pour de l’intimité ». Pujol, qui se donne un peu puis se refuse et se détourne, c’était Lussaud.

Pascale Robert-Diard Article paru dans l’édition du 22.06.07.

Le village de Lussaud n’existe pas en tant que tel ; dans cette région de malheur, les villages sont tellement petits qu’ils fusionnent afin de former des communes moins minuscules ; il s’agit donc d’un hameau de la commune de Laurie, dans le canton d’Allanche, au nord-est de la montagne maudite. Cette commune est frontalière de la Haute-Loire et du Puy-de-Dôme, et on n’y arrive effectivement qu’en s’y perdant. C’est dans cette région que les vaches salers sont mises en estive, tant c’est désert. L’hiver y est interminable, la commune compte à peine plus de 100 habitants, c’est vraiment un trou perdu au milieu de la montagne perdue. Et d’ailleurs, le bouquin de Pierre Jourde s’intitulait « Le Pays perdu ».

J’ai payé le fait de ne pas être d’ici, d’être une « estrangère » ; et c’était dans une portion un peu plus civilisée de ce pays de malheur. Ceux qui y sont nés, mais qui ont eu la mauvaise idée de partir pour, notamment, vendre de la limonade à la Capitale, ne sont plus les bienvenus lorsqu’ils reviennent. J’ai aussi payé lourdement le prix de quelques billets que j’avais publiés, pas bien méchants, juste un peu moqueurs, dont le dernier a été censuré et a conduit à une interdiction totale d’écrire la moindre ligne dans le journal qui m’employait. Ce billet est ICI. J’ai enfin payé mes trois années d’intrusion dans un clan qui n’était pas le mien, en essuyant moi aussi les coups d’un autochtone. Puis j’ai subi la justice locale, qui statue en décrétant que l’estranger a toujours tort face au clan.

Ça fait peur, quand même, qu’en plein cœur du pays, sans que cela choque personne parce que persoonne n’en parle, il puisse exister des îlots où perdurent des règles issues des âges révolus, où c’est la loi locale qui s’applique, où les gens sont aigris au point de ne vivre que dans l’aversion de tout ce qui n’est « pas d’ici ». Et où l’on se serre les coudes, coûte que coûte, entre compatriotes.

Je n’ai certes pas le talent et la notoriété de cet écrivain ; que moi je prenne des coups ne fait frémir personne. Je n’ai qu’une toute petite consolation : ce que j’avais perçu de la « culture » locale n’était pas qu’une vue de mon esprit.

Je ne sais pas si Pierre Jourde obtiendra gain de cause au tribunal ; sa notoriété le sauvera peut-être. Mais son passé d’écrivain et d’essayiste est sulfureux. Il n’a pas toutes les cartes de son côté. Je n’ai que modérément confiance en la justice aurillacoise ; je m’y suis frottée, j’ai vu le résultat. L’ancien directeur du centre équestre d’Aurillac, jugé pour attouchements sur des enfants fréquentant le club, et issu d’une longue lignée locale, a été condamné à une peine dérisoire. Alors que tout le monde savait qu’il tripotait les gamins. Mais les parents qui ne s’étaient pas finalement rétractés étaient des parents « estrangers ». Pays de merde, je vous dis.

Il y a une dizaine d’années, un gros papier était paru dans un quotidien national (je crois que c’était Le Figaro). Le titre : « Le Cantal, la Corse sans les bombes ». Je vous retrouverai le scan de ce papier. Qui a traumatisé tout le département et qui a attisé l’hostilité des locaux à l’égard des estrangers.

Il y a des vérités qu’il ne faut pas dire dans cette forteresse, même si elles sont évidentes. Et d’ailleurs, si l’on n’a pas le sang pur, estampillé et authentifié depuis sept générations, il est fortement recommandé de ne rien dire du tout. Constater qu’il pleut est déjà un crime... L’écrivain vient de l’apprendre à ses dépens. Je n’ai pas lu son bouquin, mais en tout cas, il a toute ma sympathie.

DB_ki_n’aurait_jamais_dû_mettre_un_pied_dans_ce_pays_de_malheur

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Vos réactions

 
Montagne maudite : scène de la vie ordinaire
8 août 2007 22:30, par DB du Jardin

Le jugement a été rendu, et cinq des agresseurs ont été condamnés à des amendes et à de la prison avec sursis. Un autre prévenu, mineur au moment des faits, sera jugé ultérieurement.

Je ne me souviens pas du détail des peines prononcées, mais j’ai trouvé que ce n’était pas cher payé pour avoir traité des enfants de « sales bougnoules », pour avoir blessé un bébé dans la voiture caillassée, pour avoir agressé physiquement deux autres enfants dont le plus grand, je crois, n’a pas douze ans. Mais bon, une condamnation a été prononcée, ce qui n’était pas acquis.

Le plus saisissant, dans cette histoire, c’est que les prévenus ont tous déclaré ne pas avoir lu le livre de Pierre Jourde : ils ont agi uniquement sur des rumeurs, untel a dit à machin que truc avait entendu que Pierre Jourde les avait calomniés dans un livre. Résultat : une scène de violence dans laquelle une famille s’est trouvée piégée. Et les condamnés déclarent, quand même, qu’ils avaient de très bonnes raisons d’agir ainsi. Ben tiens... Je les connais, leurs raisons.

DB_ki_préfèrerait_être_noyée_dans_la_Garonne_plutôt_que_de_retourner_dans_la_montagne_maudite

 

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