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9 commentaires

Publié le dimanche 29 juin 2008 dans la rubrique :

Les chroniques de Marie-Honorine

Le vendredi de onze à douze

Madame,

Lorsque nous nous sommes rencontrées, j’avais onze ans. J’étais petite pour mon âge, et je m’égarais sans cesse dans ce grand collège où je venais d’arriver. J’étais perdue. Nous avions rendez-vous le vendredi de onze à douze. J’ai oublié, depuis, le numéro de la salle.

Vous aviez une expression à la fois ferme et patiente. Votre voix était grave et douce, toujours égale. Vous vous asseyiez sur le coin de votre bureau et vous attendiez, calmement, que nous cessions de chahuter. Vous ne disiez rien, et sur votre visage il y avait un très discret sourire. Nous avions tôt fait de nous taire pour vous écouter.

Vous étiez alors Madame Malescourt. Je n’ai jamais oublié votre nom. Vous étiez professeur de musique au collège Gambetta. Vous m’avez fait rencontrer Borodine, Rimsky-Korsakov, vous m’avez fait écouter Dans les steppes de l’Asie centrale et Les Tableaux d’une exposition. Vous vous installiez au piano pour illustrer vos propos, ou pour nous accompagner lorsque nous tentions de jouer le moins faux possible avec nos flûtes.

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© Frédérique Nalpas

Lors du premier cours, vous nous aviez expliqué comment utiliser notre livre, intitulé tout simplement Florilège. Vous nous aviez montré comment souffler dans la flûte, comment placer nos doigts. C’était facile.

J’avais très vite appris toutes mes notes. J’étais heureuse : je jouais de la musique. Saviez-vous combien cette heure passée avec vous, chaque vendredi de onze à douze, était importante pour moi ?

Les élèves vous aimaient bien. Ils vous trouvaient gentille, et savaient néanmoins qu’il ne fallait pas abuser de votre patience, qui était grande. Je peux vous l’avouer, aujourd’hui : nous vous aimions, mais au début, le premier jour, nous avions eu un peu peur de vous. Vos yeux vairons : l’un joyeux et brun comme vos cheveux courts et épais, l’autre pâle et froid. Vos sourcils étaient assortis à vos pupilles. Mais je crois que le respect que nous vous portions était sincère ; très vite, nous n’avions plus porté attention à l’étrangeté de votre regard. Car, malgré tout, vous étiez belle, Madame.

J’attendais nos rendez-vous. Je n’attendais que ce moment de bonheur. Tous les jours, je m’entraînais à la flûte, je cherchais de nouvelles mélodies à l’oreille, j’apprenais — très facilement — les morceaux que vous nous donniez à travailler. Les élèves vous aimaient bien, mais moi je vous adorais. Vous ne voyiez pas ma laideur, ma maigreur. Vous étiez indifférente à mon accoutrement qui me valait les quolibets cruels des autres enfants, ainsi que les regards appuyés de certains professeurs. Ma mère achetait mes habits chez Tadduni, j’étais vêtue comme une souillon, j’avais honte et j’avais peur, trop petite, trop seule. Vous me disiez de jouer et vous me félicitiez. Vous m’aviez appris la musique et moi, alors, je n’avais plus qu’à bien placer mes doigts, souffler juste ce qu’il fallait, et j’étais libre.

À la fin de l’année scolaire, vous nous aviez demandé de trouver chacun une chanson pour la jouer devant la classe. Nous devions choisir le morceau à interpréter lors de notre dernier cours, de ma dernière heure avec vous. J’avais choisi La Maladie d’amour, c’était assez difficile, et je ne m’étais pas trompée d’une seule note. J’étais si fière ! Vous aviez dit, devant tout le monde, que j’avais été votre meilleure élève de l’année. Je vous entends encore.

Madame, vous ne devez plus être toute jeune. Vous avez appris la musique à des milliers d’enfants. Je n’étais que l’un d’entre eux.

Ce jour où j’avais joué La Maladie d’amour pour vous, je vous avais apporté un cadeau. Le conducteur de La Passion selon Saint-Mathieu de Bach. Je l’avais volé à mon père. Vous savez, mon père avait été musicien, avant, bien avant moi. Il avait été violoniste, il avait donné des concerts. Je ne l’ai jamais entendu jouer, je n’ai jamais vu son violon. Je voulais vous faire plaisir, je voulais juste vous remercier de m’avoir traitée, toute cette année-là, comme une élève normale.

Vous aviez convoqué mes parents pour leur rendre la partition. Vous leur aviez dit qu’il ne fallait pas m’en vouloir, que j’aimais beaucoup la musique, que j’étais une bonne élève. Vous leur aviez dit qu’il fallait me permettre de jouer d’un instrument, n’importe lequel, dans une école de musique, que j’étais douée. Vous leur aviez dit...

J’étais une voleuse.

Bien des années plus tard, je recevais parfois au journal des communiqués de presse annonçant les concerts d’un chœur dirigé par quelqu’un qui portait votre nom. Je pensais alors à vous, je me demandais si vous étiez toujours professeur au collège Gambetta.

Un soir, alors que j’assistais à un récital dans la plaine du Forez, j’ai entendu votre voix juste derrière moi. Je vous ai reconnue avant de vous voir. À l’entracte, je suis venue vous parler ; ce fut assez difficile, vous sembliez célèbre et appréciée. Il me fallut m’imposer. J’ai dû vous sembler étrange, Madame... Vous aviez, bien sûr, toujours les yeux vairons. Mais vos cheveux courts avaient blanchi. Vous aviez conservé votre grâce. Vous avez eu l’air amusé lorsque je vous ai dit que j’avais été votre élève, vingt ans auparavant. Vous étiez un peu flattée d’avoir laissé un si agréable souvenir dans la mémoire d’une enfant. Vous, vous m’aviez oubliée, naturellement, c’était il y avait bien longtemps.

Ainsi, Dany Malescourt, chef de chœur de l’Ensemble vocal de Saint-Étienne, c’était vous. Je n’avais jamais pensé, le vendredi de onze à douze, que vous aviez un prénom.

Lorsque vous avez enregistré le premier disque de votre chœur, vous êtes venue me voir au journal. Moi et personne d’autre. Vous m’avez apporté le disque et nous sommes allées boire un café sur la place Marengo. Vous avez parlé de l’Ensemble vocal, dont vous étiez la fondatrice ; vous avez parlé des concerts, je vous ai écoutée, je n’ai pas entendu grand chose. Je ne songeais qu’à vous dire enfin que vous aviez changé ma vie. Mais j’avais vieilli, et je n’ai pas osé.

Je ne sais pas où vous êtes aujourd’hui. Vous ne dirigez plus les choristes que vous aviez fait chanter sous la direction de grands chefs comme Jean-Claude Malgoire ou Bernard Tétu. Désormais, c’est Philippe Péatier qui dirige l’Ensemble vocal. Le temps passe. Je l’ai connu tout jeune, savez-vous ? Il s’essayait à la direction d’orchestre alors qu’il était encore au Conservatoire. Je l’aimais beaucoup, je suis heureuse que ce soit lui qui vous ait succédé.

J’ai encore vieilli. J’ai aujourd’hui le courage de vous écrire cette lettre, pour vous dire tout simplement merci, Madame.

J. Haydn - Die Harmonie in der Ehe
Ensemble vocal de Saint-Étienne, dir. Dany Malescourt. Piano : Cyril Goujon. Enregistré au conservatoire Massenet en octobre 1998.
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Vos réactions

 
Le vendredi de onze à douze
8 juillet 2008 12:40, par balmeyer

Quand j’ai lu cet article, je me suis dit : il faut trouver un truc à dire ! Et j’ai oublié. Je répare mon erreur, et j’y vais franco : je l’ai trouvé très poignant, vraiment, avec cette élégance simple qui vous remue. Bravo !

Le vendredi de onze à douze
8 juillet 2008 18:58, par DB du Jardin

Merci, Balmeyer ! C’est vraiment gentil...

En fait, j’ai compris en lisant ton message ce qui se passait vraiment avec ce billet. J’étais perplexe : ce texte a pulvérisé tous les records de lecture (grâce, en partie, à ta rousse araignée), et pas un commentaire, rien, le silence... J’étais vach’ment inquiète. C’est peut-être tout simplement que les gens ne trouvent pas de « truc à dire ». Ça m’arrive souvent, à moi, de m’abstenir de commenter, parce qu’il n’y a rien à ajouter. Enfin... j’espère que c’est ça.

DB_un_tout_petit_peu_rassurée :-/

Le vendredi de onze à douze
11 juillet 2008 12:08, par Umanimo

On a tous eu heureusement des professeurs qui nous ont fait du bien, rassuré sur nous mêmes ou fait découvrir une matière ou autre chose qui s’est passé de spécial et qui faisait que nous attendions cette/ces heures là avec impatience.

Ma fille aussi, elle a un professeur de musique exceptionnel. Il est même venu à l’enterrement de son père et c’est lui qui a prononcé le petit discours que j’avais demandé à un ami d’écrire, mais qu’il n’avait pas le courage de dire.

C’est lui qui dirige la chorale de l’ensemble collège/lycée aussi et est le moteur des spectacles de fin d’année qui se font avec plusieurs collèges.

Moi, ça a été un professeur de français en 4e. Mme Casanova aimait beaucoup ce que j’écrivais et mes notes ne descendaient pas en dessous du B. De quoi flatter l’ego d’une fillette mal dans sa peau et mettre un peu de baume sur sa solitude.

UMA_qui_a_adoré_ton_texte

Le vendredi de onze à douze
22 juillet 2008 18:08, par Frédérique Nalpas

Bonjour, Je suis frédérique Nalpas, la painiste -peintre que vous avez choisie pour illustrer votre article. Plusieurs pensées à mon esprit : joie que ma peinture plaise, deception de ne pas avoir été informée et tristesse de ne pas jouer (je suis pianiste ! )dans votre programmation.

votre article est joli, je reste à votre disposition

Frédérique nalpas http://frednalpas.free.fr (cette adresse serait aussi très jolie près de mon nom sur l’article)

Le vendredi de onze à douze
22 juillet 2008 19:23, par DB du Jardin

Madame Nalpas,

Depuis le jour de la mise en ligne de ce texte, votre nom figure sous votre tableau, et un simple clic sur ce nom permet d’accéder à votre site. Je procède toujours de cette manière, en citant les sources des textes ou des illustrations que j’utilise. Et dans la mesure du possible, j’utilise mes propres images. La vôtre était particulièrement jolie, et correspondait parfaitement à l’esprit qui était le mien lorsque j’ai écrit cette lettre.

Naturellement, je peux retirer cette image immédiatement si vous le souhaitez. Pendant très longtemps, j’ai écrit aux auteurs des images que je souhaitais utiliser ; j’ai dû obtenir... allez, deux réponses. Donc, c’est vrai, maintenant, lorsque je me sers, je me contente de mettre un lien vers le site source où j’ai « volé » l’illustration. Si vous avez jugé mon attitude abusive, je remédierai à la situation dans l’instant.

Merci pour votre visite, et bravo pour votre (vos) talent(s).

Le vendredi de onze à douze
28 octobre 2008 00:27, par DB du Jardin

Je viens de découvrir, sur le site de l’Ensemble vocal de Saint-Étienne, que Dany Malescourt était décédée, précisément, le 29 juin 2008. Il y a des coîncidences étranges.

C’est idiot, mais cette nouvelle m’attriste.

Le vendredi de onze à douze
28 octobre 2008 23:39, par DB du Jardin

Eh bien, à vrai dire, ça me tracasse beaucoup. Je ne pensais pas être dérangée à ce point. Mais franchement, cette coïncidence, je ne l’aime pas du tout.

Ne faites pas attention, je parle toute seule...

Le vendredi de onze à douze
11 novembre 2008 22:54, par Françoise Etay

C’est avec accablement que je découvre ce soir le décès de Dany Malescourt. Je l’avais tant aimée, moi aussi, à l’époque où le Collège Gambetta s’appelait encore Lycée Simone Weil, à côté des Nouvelles Galeries. Epoque aussi où, furtivement, elle s’était appelée Dany Toulet.

C’est en grande partie, je crois, parce que j’aurais aimé lui ressembler, que je suis, plus tard, devenue professeur d’éducation musicale. Puis j’ai quitté l’Education Nationale, changé de ville, et j’avais pourtant toujours en tête qu’un jour je la reverrais, et que nous discuterions, comme deux vieilles amies, de nos parcours respectifs. Parce que je pensais, sans doute témérairement, ou naïvement, qu’elle ne m’aurait pas oubliée.

Mais nous ne nous reverrons plus.

Le vendredi de onze à douze
20 septembre 2009 23:04, par quiche mondaine

Sublime, forcément sublime

 

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