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5 commentaires

Publié le jeudi 16 octobre 2008 dans la rubrique :

J’ai écrit pour eux

L’Illustration

Le poids de l’histoire

Vingt-deux kilos. Ça n’en a pas l’air comme ça, mais vraiment, ça pèse. Nom d’une pipe. Près de quatre kilos et demi l’unité. Le pire, c’est que j’étais déçue de ne pas en avoir davantage. À vrai dire, j’aurais aimé trouver exactement le double. Quarante-quatre kilos : dix volumes reliés du journal L’Illustration. Tant pis, pour l’instant, je me contenterai de cette première moitié. Et de toute façon, j’ai peur que les rayons de ma bibliothèque ne soient pas assez solides.

Je les ai trouvés chez un antiquaire. Je vais parfois y faire un tour, il y a toujours quelqu’un de sympathique pour m’accueillir et me laisser fureter. La plupart du temps, je me contente de musarder entre les meubles, les collections étranges (un jour, j’ai vu au moins cinquante couvre-chefs de gendarmes, de toutes les époques), les tableaux plus ou moins réussis dans leurs cadres dorés. Une fois, je suis repartie avec une chambre à coucher style rocaille du XIXe siècle avec marqueterie en merisier véritable, s’il vous plaît. Une autre fois, j’ai embarqué une ancienne vitrine semblable à celles qui trônaient au fond des classes des écoles primaires, ou qui abritaient les éprouvettes, les microscopes et les chauve-souris empaillées clouées sur des planchettes, dans les salles de Sciences naturelles. Pour ranger mes livres. Une partie de mes livres.

L’autre jour, je ne voulais rien acheter. Je voulais juste regarder, comme ça, au cas où. Et ils étaient là, empilés sur une table basse. Si ça se trouve, la table était très belle et très chère. Je n’en sais rien. Ils étaient posés l’un sur l’autre, fermés, je ne savais pas ce que cachaient les épaisses reliures brunes. J’ai ouvert, distraitement, et alors j’ai très rapidement estimé le temps nécessaire pour aller au distributeur de billets le plus proche et revenir, avant la fermeture. Les antiquaires n’ont rien contre les chèques, mais ils sont souvent très conciliants à la vue de vrais bons billets de banque. C’est leur métier : ils aiment ce qui est vrai, authentique et matériel.

Chaque volume correspond à six mois de parution : d’août 1914 à décembre 1916, l’Histoire est gravée sur le beau papier de cette revue de référence, dont j’avais vu de nombreux fac-similé, mais que je n’avais jamais tenue entre mes mains. Ou plutôt sur mes genoux. Non : la seule façon de lire ces énormes volumes, c’est de les poser bien à plat sur un bureau solide. Ce n’est qu’à cette condition que le voyage dans le temps peut commencer.

Les livres d’histoire n’ont jamais réussi à éveiller mon intérêt. J’en ai acheté quelques-uns, poussée par la nécessité de combler mes lacunes vertigineuses en la matière. J’ai voulu me forcer à les lire, en vain. Ils me sont tous tombés des mains. Certains, pourtant, sont admirablement réalisés, abondamment illustrés de reproductions de photos, de dessins, de schémas, de cartes. La plupart de ces clichés ont été, en leur temps, publiés dans L’Illustration. Mais rien à faire. La lecture de ces ouvrages m’ennuie.

Il me faut du document d’époque, c’est ainsi. Du papier que l’encre a noirci au moment des faits. Il faut que l’histoire me parle en direct, sans intermédiaire, il faut que je la touche. Alors, je plonge.

Je n’ai pas trouvé mon général dans ces pages. Peut-être se cache-t-il dans les volumes suivants. En revanche, j’y ai rencontré les hommes de ses bataillons, j’y ai arpenté les paysages désolés, j’y ai croisé les grands chefs orgueilleux, j’y ai pleuré les morts, tant de morts. J’ai enfin commencé à comprendre ce qu’avait pu être cette Grande Guerre, si atroce qu’elle hante toujours nos mémoires. Je savais bien, pour l’avoir appris à l’école, pour avoir vu comme tout le monde les reproductions de photos, pour avoir regardé des émissions télévisées, que cette guerre avait été une horreur sans nom. Je le savais ; en lisant L’Illustration, j’en ai pris vraiment conscience.

Les lecteurs, les familles à l’arrière, les gens de Dieupentale se sont installés à côté de moi pour tourner ces pages terribles. Il n’y avait pas, alors, de télévision, d’images en direct, de journaux de 20 heures, mais il y avait ces clichés, pris dans le feu de l’action par des photographes héroïques, dans des conditions que je ne parviens pas à imaginer. Des images d’une qualité époustouflante, imprimées avec un art que tous les imprimeurs du monde jalousèrent longtemps. Lorsqu’ils avaient achevé leurs séances de prise de vue, les photographes prenaient la plume pour rédiger leurs reportages, dans un français irréprochable. Ils racontaient aux lecteurs, par le verbe et par l’image, les événements du front, de tous les fronts, dans les Ardennes, aux Dardanelles, en Afrique, partout. Et de l’autre côté des pages, les familles, les proches, les civils voyaient ce qu’avaient vu ces inventeurs du journalisme de guerre.

Ils ont créé leur métier, ils sont tombés dans tous les pièges, les ont déjoués un à un. Ils ont expérimenté la frontière trouble qui sépare la propagande de l’information, ils ont affronté les limites de la morale, de la pudeur, du voyeurisme. Ils ont appris à montrer la guerre, affreuse et criminelle, en s’affranchissant peu à peu d’un exhibitionnisme facile. Quelle est l’image la plus insoutenable ? Celle montrant des dizaines de cadavres allemands, ou celle mettant en scène un enfant portant un masque à gaz ?

L’Illustration, revue hebdomadaire née en 1843, a disparu en 1944. Son imprimerie de Bobigny, occupée aujourd’hui par l’université Paris XIII, fut longtemps la plus réputée au monde. Certes, le journal possédait des machines extrêmement performantes. Mais les hommes qui les commandaient étaient surtout les plus experts, et leur renommée s’étendait bien au-delà de nos frontières. Le fonds documentaire de L’Illustration, et notamment ses incomparables collections de photographies, ont été déclarés en avril 2007 « collection d’intérêt patrimonial majeur ».

Post-scriptum

Voir aussi : L’Illustration à Bobigny

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Vos réactions

 
Le poids de l’histoire
16 octobre 2008 11:31, par Ardalia

Dis donc, il me tire la larme ton article, à cause de tous les souvenirs... C’est bien que de tels documents existent et qu’ils soient partagés, car il n’y a désormais plus un seul barbu pour s’asseoir, vieil adolescent brisé, devant les classes de tout petits et raconter la voix chevrotante : « On croyait revenir avant l’hiver... ». Comme quoi on ne peut raconter qu’aux petits voire arrières-petits-enfants. Je ne suis même pas sure qu’il reste encore quelqu’un pour raconter comment les pilotes anglais, dans leurs petits biplan de métal et de bois, ont été abattus un à un au dessus du village. Quand j’étais gosse, avec l’école, on allait chanter la Marseillaise devant le monument aux morts, le 11 novembre, et il y avait là les vrais enfants de la patrie, chenus, brisés, dignes et séculaires aux yeux des marmots que nous étions. Leur regard n’avait pas de fond. L’épouvantable n’a pas de fond. Ces jours-là en rentrant, je regardais mieux la lampe que mon grand-père avait fait monter sur une douille d’obus ramassée après la Marne, ma mère racontait les gueules cassées de son enfance parisienne et nos silences émus étaient remplis de respect et d’effroi.

Le poids de l’histoire
16 octobre 2008 23:59, par brendufat

Il est bien ton papier. Cette guerre-là, mon père l’a traversée, gamin (de 3 à 7 ans) replié dans le Sud-Ouest (hé oui), petit nordiste mal vu des locaux, pendant que le sien, de père, la faisait. Groumf.

Le poids de l’histoire
17 octobre 2008 09:42, par Frédéric

Le général Larroque - qui n’était d’ailleurs pas encore général pendant la guerre - n’y est peut-être pas. Par contre, il y a des chances de tomber sur l’entrefilet suivant, qui concerne un proche voisin : http://www.dieupentale.com/forum/up...

Pour l’anecdote, 2 anciens « poilus » français seraient encore en vie : http://en.wikipedia.org/wiki/Surviv... Ils auraient participé aux combats, mais pas suffisamment longtemps pour prétendre au statut d’ancien combattant.

Le poids de l’histoire
18 octobre 2008 00:12, par DB du Jardin

Ardalia —> Hé, faut pas que ça te rende triste, quand même ! :-(
Quand j’étais môme, et même bien après, je restais froide et indifférente face à ces témoignages qui m’ennuyaient. Je n’aimais pas beaucoup les gens, et je fuyais ceux qui évoquaient leur douleur. Je sais, c’était pas bien. Je pense que ce n’est que lorsque j’ai été capable de m’intéresser aux autres que j’ai pu commencer à être un peu intéressante moi-même. Mais il y a des retards qui ne se comblent pas.

Brendu —> Ton père a ressenti l’hostilité des gens alors qu’il était si petit... Tu parles d’un départ dans la vie, tiens ! :-/

Frédéric —> Les volumes que j’ai achetés ne comportent pas les « tableaux d’honneur », ces pages qui présentaient les soldats et officiers décorés, auxquelles les collectionneurs attribuent une grande valeur, et d’où est extraite la photo du lieutenant de Saint-Sernin. C’est essentiellement pour cette raison que j’ai pu m’offrir ces 22 kilos, qui comportent ce que je recherchais avant tout : la relation des faits.

Le poids de l’histoire
20 octobre 2008 18:16, par Gondolfo

oui un grand classique et que du bonheur, aussi voyages autour du monde une belle série :)

 

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