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3 commentaires

Publié le vendredi 23 avril 2010 dans la rubrique :

Les chroniques de Marie-Honorine

La mauvaise citoyenne qui ne pense pas à nos enfants

Elle est très contrariée, Marie-Honorine. Exaspérée. C’est vrai qu’elle n’est pas commode, jamais contente, c’est pour ça qu’on l’aime, Marie-Honorine, elle râle tout le temps mais dans le fond c’est pas méchant.

Et pourtant elle se sent gagnée par une misanthropie rampante contre laquelle elle ne cherche même pas à lutter.

Mais qu’est-ce qui l’agace à ce point, Marie-Honorine ? Les gens, on l’aura compris. Mais pas tous les gens en général ; ou du moins pas seulement. Ceux qui lui tapent précisément sur son système, ce sont ses voisins.

Ses voisins immédiats avec leur chien qui aboie toute la nuit et qui menace les passants dans sa petite rue, avec leurs voitures aux moteurs mal réglés et qu’ils laissent tourner juste devant la fenêtre de sa chambre où flotte vite une pestilencielle odeur de gaz d’échappement.

Et surtout ses voisins plus lointains, qu’elle n’a jamais rencontrés pour la plupart, mais qui rouspètent encore plus fort qu’elle, tout le temps ; ils sont de très mauvaise humeur, et Marie-Honorine les trouve horripilants. Elle se dit qu’ils sont à côté de la plaque, qu’ils font beaucoup de bruit pour rien, et on lui répond toujours, à Marie-Honorine, qu’heureusement ils sont là pour penser à elle.

Que font-ils, ces voisins qui ne sont pas vraiment des voisins et qui ne sont pas contents ?

Ils contestent. Ils protestent. Ils pétitionnent, se réunissent, se mobilisent, veulent agir toussensemble pour sauver le village de Marie-Honorine.

C’est que le village est en danger. Le cadre de vie est menacé. C’est très sérieux. Alors, ils ont raison, les voisins ! Elle exagère, Marie-Honorine !

Le village, ce sont quelques maisons alignées au bord d’une route nationale. Une poignée de bâtisses inhabitées organisées autour de deux ronds-points. Et puis quelques jolies petites rues, quelques secteurs relativement isolés, protégés de la circulation. Marie-Honorine vit dans l’une de ces rues. Le village, ce sont aussi des lotissements qui s’étendent à l’écart du bourg. Et tout ça est menacé, le village est en péril, les voisins-qui-ne-sont-pas-des-voisins disent même que le village est sacrifié. Oui, sacrifié. De quoi elle se plaint, Marie-Honorine ?

Elle se plaint de ses voisins. De ses compatriotes, de ses camarades du village, de leurs incohérences. Ils mouillent la chemise pour la protéger, elle l’ingrate Marie-Honorine, et elle les juge seuls responsables de la destruction de ce village qui n’est même pas vraiment joli, même pas typiquement typique, même pas un vrai village avec sa place sous les platanes. C’est qu’il n’y a plus de place sous les platanes.

Le grand danger qui menace le village est triple : une ligne de TGV, une usine à goudrons et une gravière. Quand même. Le village de Marie-Honorine, si ses voisins ne combattaient pas avec tant d’opiniâtreté, serait une zone industrielle de seconde zone.

Et Marie-Honorine fulmine.

Ils abusent, les villageois. Ils ont applaudi des deux mains lorsque le seul chemin du village, le seul endroit où l’on pouvait encore marcher sur de la terre, a été goudronné. Au bord du canal, désormais, un ruban gris de bitume qui fait la joie des cyclistes. C’est un progrès. Au cours des travaux, les derniers vestiges de l’ancien port ont disparu. Il ne s’agissait que de vieux anneaux d’amarrage à demi enterrés dans la poussière. On risquait de se prendre les pieds dedans. Ils ont été éliminés. Désormais, la berge du canal est aménagée pour les cyclistes qui passent en trombe et engueulent les piétons qui encombrent la voie. Ils ne disent jamais bonjour, ils sont trop pressés, ils vont trop vite. Pour marcher au bord du canal, il faut sans cesse regarder derrière soi par crainte d’être heurté par un bolide sur deux roues. Il faut se pousser, ou alors il faut marcher sur l’autre rive, celle dont le chemin est si étroit que l’on ne peut pas y marcher à deux de front, où les ronces prennent leurs aises. La berge du canal est goudronnée, c’est formidable mais personne ne veut de la centrale à goudrons dont la construction est projetée dans la zone industrielle du village d’à côté.

Les voisins, ils veulent du goudron sur le tout dernier chemin du village, mais ils ne veulent pas d’usine à goudron.

Un site internet informe les personnes concernées (ou non) sur les dangers et les nuisances liés au projet de centrale à goudrons : altogoudrons. Pétition en ligne.

Marie-Honorine qui n’est pas cycliste (et qui n’aime pas les cyclistes qui encombrent les routes et la bousculent au bord du canal) ne voulait pas de goudron sur le dernier chemin. Elle s’en fout de l’usine que l’on va construire dans une zone prévue pour que l’on y construise des usines. Marie-Honorine est une emmerdeuse.

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À gauche, le canal avant. C’était mal. (C’est moi qui ai pris cette photo, on ne la pique pas pour la mettre sur un autre site, merci). À droite, le canal maintenant. C’est bien. (photo prise par Hubert et publiée sur le forum de Dieupentale)

Ils vont trop loin, les voisins. Ils se sont installés dans les coquettes maisons neuves des lotissements, construites si récemment qu’elles n’apparaissent pas sur les images de Gogole Earth, et dont certaines sont si neuves qu’aucun enduit ne dissimule encore leurs murs de parpaings et de béton. Ils n’ont pas voulu occuper les innombrables vieilles maisons qui menacent ruine, vides, inhabitées, déjà construites et qu’il faudrait réparer. Dans les futurs jardins des maisons neuves bâties à l’écart du village, l’on voit encore les ornières creusées par les camions venus livrer le ciment. Mais les voisins protestent contre l’installation d’une gravière dans l’ancien lit de la Garonne, tout près d’ici.

Les voisins, ils veulent du béton pour leurs maisons neuves, ils laissent pourrir les vraies maisons du village, mais ils ne veulent pas de la gravière qui servira à fabriquer leur béton.

Un site internet informe les personnes concernées (ou non) sur les dangers et les nuisances liés au projet de gravière : Agir Garonne. Pétition en ligne.

Marie-Honorine dont la vieille maison lui a coûté moins cher qu’une maison de lotissement n’aime pas les lotissements. Ça l’ennuie un peu cette histoire de gravière, parce qu’entre son grand vieux jardin et la Garonne, actuellement, il n’y a que des champs. Heureusement que les villageois consommateurs de béton sont là pour préserver son environnement. Marie-Honorine est un monstre de mauvaise foi.

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À gauche, une vieille maison. C’est moche et personne ne voudrait y vivre. À droite, une nouvelle maison ; celui qui y vit veut protéger le village. (photo volée je ne sais plus où)

Ils n’ont rien compris, les militants. Ils prennent le train tous les matins pour aller travailler à Toulouse ou à Montauban, ou du moins ils essaient de prendre le train. Quand il passe, et surtout quand il s’arrête. Parce que des trains, il n’y en a pas assez, ou alors il n’y en a pas quand il faut. Et puis tout le monde est d’accord, le Midi Toulousain est trop enclavé, on est trop loin de Paris où tout se passe, on est des oubliés. Et puis le train ça évite de prendre la voiture, les militants veulent sauver la planète de leurs enfants, ces enfants qui grandissent dans les maisons neuves des lotissements et que l’on conduit quatre fois par jour à l’école en voiture parce que les petits chéris ne vont quand même pas faire quelques centaines de mètres à pied ! Marie-Honorine se souvient que pour aller de Saint-Étienne à Paris, il lui fallait deux heures et demie avec le TGV. Aujourd’hui, elle sait que le trajet Montauban-Paris demande environ cinq heures. Bon sang, notre grande Région si dynamique et si loin de tout ! Il faut que ça change. Mais il faut que le futur TGV aille faire voir des rails ailleurs. Parce qu’il y a déjà une voie de chemin de fer où l’on voudrait plus de trains, il n’y a que ça pour protéger notre environnement, mais on ne veut pas de ce train-là, les voyageurs n’ont qu’à prendre leur voiture ou passer ailleurs. Mais on est trop loin de Paris, et donc trop loin du monde, zut.

Les militants, ils veulent aller loin et vite, ils veulent voyager, ils sont comme tout le monde, mais ils ne veulent pas que le train ébranle les murs de béton tout neufs de leurs maisons hors du village et auxquelles ils accèdent par de nouvelles routes fraîchement goudronnées.

Un site internet informe les personnes concernées (ou non) sur les dangers et les nuisances liés au projet de ligne à grande vitesse : Agir pour la sauvegarde de Dieupentale. Pétition en ligne.

Marie-Honorine qui veut retourner aux Archives nationales voudrait vraiment que le trajet ne dure que deux heures et demie. Mais heureusement que les militants luttent pour que le tracé du futur TGV suive celui de l’autoroute, comme l’impose la logique et le plus élémentaire bon sens. Marie-Honorine n’a pas la vue si basse, quand même.

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À gauche, la voie ferrée du village. Mais y’a pas assez de trains, ou alors ils sont en grève ; à raser, ça sert à rien. À droite, ce qui nous attend si personne ne fait rien. C’est vrai que ça fait peur, c’est encore plus laid que les travaux de l’école. (photo pillée sur le site dieupentalelgv)

Marie-Honorine, ce qu’elle veut vraiment, au fond, c’est que les autres fassent tout ce qu’il faut pour elle. Les autres, ce sont ceux qui ont choisi de vivre en exigeant plus de gravier pour construire, plus de goudron pour ne pas se salir, plus de transports en commun pour mieux respirer. Les autres, ce sont ceux qui en arrivant ont trouvé que les grenouilles faisaient trop de bruit la nuit, ce sont ceux qui ont obtenu, l’espace de quelques mois, que les cloches de l’église restent silencieuses, parce qu’on est dans un village à la campagne mais les bruits de village et les bruits des animaux, c’est infernal. Ce sont ceux qui mangent bio, lavent écolo et font monter leurs mômes dans les monospaces pour leur éviter de marcher jusqu’à l’école. Ces mômes dans les maisons de béton au bout des chemins de goudron, pour lesquels l’école est en travaux depuis plus d’un an, elle en a marre Marie-Honorine de tous ces engins, de cette poussière, de ce bruit générés par le transport des graviers, par l’enrobage du goudron — il ne manquerait plus qu’il faille marcher dans la boue ! —, par l’aménagement des abords qui devront accueillir toutes les voitures que l’on a fait démarrer pour parcourir deux cents, trois cents, cinq cents mètres.

Tous ces travaux, tout ce bruit, toutes ces nuisances pour le bien de la communauté, au service des voisins qui ne sont pas franchement des voisins mais qui bataillent pour sauver le village. Le village où l’ancien petit perron de l’école a été démoli, Marie-Honorine ne comprend pas pourquoi, elle déplore, il était si joli ce petit perron, il ne gênait personne et il constituait l’un des tout derniers éléments qui donnaient au village une allure de village. Le village où passeront bientôt les centaines de camions aspirés par le nouveau pont sur la Garonne, ou plutôt le futur nouveau pont, parce que le pont actuel, il est trop étroit, c’est pas pratique, on ne peut pas se croiser, il fait perdre du temps, les voisins veulent sauver l’environnement, ils pensent à nos enfants, à leurs petits poumons à leurs petits pieds à leurs petites oreilles à leurs petites narines, et ils veulent rouler vite, rouler partout, rouler tout le temps, ils veulent une vieille maison neuve dans vingt ans, et pas une vieille maison ancienne dans cinquante ans, ils veulent sauvegarder le village qui s’écroule faute d’habitants pour faire vivre ses bâtisses séculaires, ils veulent préserver leurs lotissements et leurs routes toutes neuves et leur école dont ils ont détruit toute la mémoire ; ils veulent protéger tout ce qu’ils ont effacé. Ils usent leurs force, ils brûlent leur énergie, ils se battent comme des diables pour protéger la collectivité, ils agissent, et pendant ce temps-là Marie-Honorine ne fait rien, elle ne participe à rien, elle reste dans son coin, elle ne va pas aux réunions, elle retape sa vieille baraque et elle va à la Poste à pied. Elle va faire partir définitivement des dizaines de lecteurs de ce jardin.

Et puis elle va tous les jours au bistrot, elle connaît tous les anciens du village, elle connaît leurs prénoms, elle sait où ils vivent, dans les vieilles vieilles maisons. Elle connaît leur histoire, elle écoute leurs souvenirs, elle sourit quand ils refont le monde et qu’ils racontent n’importe quoi, elle sait qui est menacé par le chômage, elle sait qui va bien et qui va moins bien, elle demande qui est mort parce que les cloches ont sonné ce matin. Les cloches de la vieille église qui bientôt s’effondrera dans le village pas très joli et trop loin de tout, du boulot des commerces des services de la vraie vie, dans le village où les anneaux d’amarrage, le petit perron, les chemins de terre ont été bannis et où les meilleurs citoyens s’impliquent et s’engagent et toussensemble se bagarrent pour préserver, pour protéger, pour sauver. Pour sauver quoi ?

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Vos réactions

 
La mauvaise citoyenne qui ne pense pas à nos enfants
24 avril 2010 09:41, par Azamael

Ca y est, vous avez gagné. Les conservateurs vont vous traiter de sale gaucho, les écolos vont trouver que vous êtes une pollueuse, les progressistes vont estimer que vous êtes réac. C’est vrai, aussi : a-t-on idée d’être à la fois favorable à la tradition et ouverte au progrès ? Voulez-vous que je vous dise ? Vous n’êtes pas dans l’air du temps.

La mauvaise citoyenne qui ne pense pas à nos enfants
25 avril 2010 12:02, par DB du Jardin

Aaaah ! C’est donc ça ! Je ne suis pas dans l’air du temps... Zut alors, je croyais juste que je ne comprenais rien à rien ! Mais c’est plus grave que ça, en fait. ;-)

Commentaires d’un voisin irascible
27 avril 2010 15:47, par Frédéric

Chère Marie-Honorine.

Je suis un de vos lointains et horripilants voisins. Je confesse avoir participé et participer encore à la lutte contre ces projets d’usine à goudrons, d’implantation de gravière et de tracé LGV à proximité du village.

En conséquence, je voudrais apporter quelques précisions à votre chronique :
- Les voisins dont vous parlez ne constituent pas la totalité de vos voisins. Ils ne sont qu’une minorité agissante. Chacun d’entre eux (d’entre nous) a ses propres motivations : un tel pense d’abord à lui, à ses enfants, tel autre affecte de croire qu’il agit pour le bien de la communauté. Peu importe pourvu que le but poursuivi soit le même. Ces personnes-là n’habitent donc pas forcément dans des maisons neuves, n’approuvent pas forcément le goudronnage des bords du canal, ne prendront pas forcément un jour la probable future LGV et n’utilisent pas forcément la voiture pour emmener leurs enfants à l’école distante de 200 mètres.
- De plus, même parmi eux (parmi nous), certains vont reconnaître la nécessité d’extraire des granulats en gravière, de fabriquer du bitume, de construire une LGV. Ils combattent juste les choix des lieux d’implantation. Il n’y a pas d’incohérence là-dedans.
- Inversement, d’autres vont trouver que l’extraction de granulats devrait être interdite en zone inondable en général, que la construction de LGV est un gaspillage d’argent public, qu’il faut réduire l’utilisation des voitures, etc. Mais il s’agit là de combats à mener au niveau de la société dans son ensemble, il est donc logique qu’ils soient moins relayés au niveau du village de Marie-Honorine. Je récuse l’idée qui consisterait à dire qu’il s’agit de la responsabilité de chacun : avoir un comportement « vertueux » est parfois un luxe que tout le monde ne peut s’offrir.

Je voudrais juste ajouter quelques mots sur les maisons neuves. La population du village de Marie-Honorine a augmenté de plus de 50% en 10 ans. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu une inflation de lotissements : quelques propriétaires de terrains se sont fait ainsi de l’argent facile. Petit à petit, des gens sont venus habiter ces maisons, forcément. Et c’est pour cela qu’il faut maintenant construire une nouvelle école, qui est déjà trop petite avant d’être terminée. Et qu’il y a, et qu’il y aura bien d’autres problèmes. La responsabilité n’en revient pas aux habitants de ces nouveaux lotissements, mais plutôt à l’incompétence et à la cupidité de ceux qui ont mené cette désastreuse politique d’urbanisation et qui en ont profité.

Pour revenir aux motivations des militants, je pense qu’elles sont avant tout liées à un souci de protection d’eux-mêmes, de leurs familles, de leur maison. Mais je voulais croire qu’ils se battent aussi pour d’autres, qui ne le peuvent pas pour un ensemble de raisons sûrement tout à fait honorables. Se rendre compte que ce n’est pas forcément le cas, mais aussi qu’on peut les embêter plus qu’on ne les aide, est plutôt décourageant...

Merci tout de même à Marie-Honorine pour sa franchise. Ne comptez pas sur moi pour déserter le jardin.

 

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Image extraite de l'article "Clair de lune"