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Publié le dimanche 25 mai 2008 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 7-1

Mise à jour du 25 mai 2008

Après deux ans de recherches et d’écriture, j’ai entrepris de corriger les pages que j’avais déjà produites. J’envisageais même de mettre un terme à ce récit. Je pensais qu’au lieu de poursuivre une quête qui stagnait obstinément, il valait mieux que je comble les lacunes que je n’avais pas voulu voir, que j’apprenne ce que j’avais voulu ignorer, que j’accepte aussi de voir les failles de mon fantôme héroïque. Le grand, fort, fier et beau général Larroque avait son côté sombre... En approfondissant la question des relations entre mon personnage et le général Audéoud, il m’est apparu que le résultat de mes recherches devait s’insérer ici, au début de ce texte que je commençais à envisager comme un véritable manuscrit.

J’aurai attendu presque deux ans avant de m’intéresser vraiment au passé colonial de Jean Larroque. Certes, j’avais acheté nombre d’ouvrages, j’avais collecté des documents, mais je m’étais contentée de les feuilleter, de noter quelques noms, m’appliquant à détourner mon attention sur d’autres détails de la vie du militaire, au sujet de sa famille ou de son enfance.

J’avais tenté, sans grand résultat, de me pencher sur ses faits d’armes lors de la Première Guerre mondiale. La lecture des récits de poilus et le déchiffrage des cartes m’ennuyait. Non que j’aie eu peur alors d’affronter les faits : quand bien même le général aurait été l’auteur d’actions que je n’aurais pas approuvées, moi qui n’ai jamais senti le souffle du péril, j’aurais admis qu’il avait été animé par la plus impérieuse nécessité : sauver la Nation. À ce titre, d’autres généraux dont nos plus belles avenues portent les noms ont fait preuve, sans que nous l’ignorions, du plus grand cynisme, et aucun ne pourrait résister à l’examen si l’on recherchait les circonstances dans lesquelles ils s’étaient montrés cruels ou brutaux. Si j’avais découvert de tels faits en fouillant dans les journaux de marche ou les nombreux récits de soldats, j’aurais probablement admis qu’ils ne m’auraient pas surprise. Puisque j’ai déjà la certitude que Jean Larroque n’a jamais franchi cette frontière imprécise et mouvante qui sépare l’autorité de la barbarie, la raison d’État de la folie. Si je n’ai pas encore abordé l’étude de ces quatre années de guerre, c’est plus par désintérêt que par crainte. Je ne parviens même pas à retenir les noms des bataillons, des régiments, des divisions ; je peine à me remémorer ceux des lieux où Jean Larroque a conduit ses hommes face aux Allemands.

Je ne suis pas prête, j’ai le sentiment que, pour comprendre comment le fils de Dieupentale a si brillamment gravi les échelons de la hiérarchie militaire, je dois procéder dans l’ordre. Connaître le début de l’histoire. J’ai reporté l’étude de sa vie africaine semaine après semaine, mois après mois, jusqu’au jour où j’ai compris que je ne pourrai pas davantage évoquer mon grand général sans savoir quelles étapes successives l’avaient conduit jusqu’à la tête des troupes coloniales.

Et puis, un soir, je me suis emparée des notes, des documents, des rapports. L’heure était venue de les lire, de les comparer, d’y chercher, peut-être, la noirceur du personnage. Peut-être en avais-je fini avec le héros de fiction, cette grande et belle silhouette vêtue du plus bel uniforme que ma seule imagination avait jusqu’alors dessinée. Je savais que Jean Larroque était un bon fils, un bon frère, qui ramenait des souvenirs à sa famille qu’il venait visiter dès que ses obligations lui en laissaient le loisir. J’avais fini de rêver comme une jeune première sur la triste histoire du valeureux soldat que la mort avait fauché trop tôt. La mort et la souffrance faisaient partie de la vie du général. J’imaginais les douleurs qu’il avait subies, tout comme celles auxquelles ses proches avaient été confrontés ; il était temps, enfin, que je prenne la mesure de celles qu’il avait infligées. Il le fallait. Quitte à détruire ce si beau portrait que j’avais lentement tracé. Et je pressentais que, si Jean Larroque avait commis quelque exaction qui pourrait me pousser à le rejeter, ce serait en Afrique.

Il y avait longtemps déjà que je m’étais rassurée en vérifiant qu’il n’était pas mêlé à la tragique affaire de la colonne Voulet-Chanoine : il était arrivé en Afrique alors que cet épisode était terminé. Je m’étais contentée d’une simple confrontation de dates, et ce résultat avait suffi à ma tranquillité pendant de longs mois. Jusqu’au jour où, au hasard d’une lecture, je retrouve un nom qui m’était familier : Audéoud. Je me sentis alors gagnée par le malaise. Au nom gravé sur le mur de ma belle maison, sont associés ceux de véritables assassins.

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Samory Touré
Considéré comme l’un des héros de la résistance au colonialisme, il a résisté à Audéoud, mais fut finalement capturé après la chute de Sikasso. Il est mort en captivité, d’une pneumonie, en 1900.

La première fois que je lus le nom d’Audéoud, ce fut dans l’article de journal relatant les funérailles du général, qui avait autrefois été placé sous ses ordres. Puis je le retrouvai, quelques semaines plus tard... sur le site internet de la présidence de la République du Mali. La page présentait la liste des gouverneurs qui avaient participé à la colonisation de ce pays qui portait alors le nom de Soudan français ; parmi ces représentants de l’armée coloniale, Marie Michel Alix René Audéoud était présenté comme l’un des pires (note : lire le texte sur cette page). En découvrant cela, j’avais espéré que la collaboration entre ce triste personnage et mon officier n’avait été que furtive. Mais à la lecture du livret militaire, lorsqu’il me parvint, je constatai que Jean Larroque avait passé deux années entières aux côtés d’Audéoud, en 1907 et 1908, à Dakar, en qualité d’officier d’ordonnance au service particulier du général commandant supérieur des troupes de l’Afrique occidentale française. Audéoud lui-même. Ce dernier écrivit au sujet de son collaborateur des notes particulièrement élogieuses.

Ainsi, après les premiers mois de travail en commun, le général commandant supérieur jugea Jean Larroque, dans une note rédigée le 30 juin 1907 : « Excellent officier d’une intelligence vive, très travailleur, très instruit, d’un discernement à toute épreuve, actif, énergique, ayant le jugement droit, très bien élevé. Ses fonctions de chef de cabinet militaire du commandant supérieur lui donnent une grosse besogne, dont il s’acquitte avec tact et compétence. »

Tout au long de ce séjour à Dakar, Jean Larroque n’allait jamais décevoir son supérieur. D’ailleurs, il n’en déçut jamais aucun, et les appréciations d’Audéoud ne sont pas les moins élogieuses à son égard. Elles étaient cependant dithyrambiques, comme celle rédigée le 5 novembre 1907 : « Continue à rendre les plus grands services. Très travailleur et intelligent, plein de tact, esprit fertile en ressources, ayant beaucoup d’expérience. Monte bien à cheval, énergique et plein d’entrain. » Le 1er mai 1908, le ton reste le même : « Continue à faire valoir ses excellentes qualités d’officier d’état major. Travailleur assidu et consciencieux, très attaché à ses devoirs, on n’a jamais une observation à lui adresser. » Lorsque vient l’heure pour Jean Larroque de revenir en France pour prendre de nouvelles fonctions au ministère de la Guerre, son commandant supérieur ne peut que confirmer ses notes précédentes, le 11 octobre 1908 : « Mérite toujours les mêmes bonnes notes qu’aux semestres précédents. Officier distingué et d’avenir. »

Marie Audéoud avait vu juste : son assistant montra, à maintes reprises, qu’il était taillé dans l’étoffe dont on fait les grands hommes. Son ascension avait alors à peine commencé. À son départ de Dakar, Jean Larroque n’avait pas 33 ans, et portait depuis déjà trois ans ses galons de capitaine. Il reçut pour cadeau de départ l’insigne de Chevalier de l’ordre de l’Étoile noire. En découvrant ces notes, je ne pus m’empêcher d’éprouver une grande satisfaction : mon général était véritablement un être d’exception : tous ses supérieurs l’avaient affirmé.

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La couverture du Petit Parisien annonçant la prise de Sikasso.

Je pouvais continuer à rêver d’un pur et loyal officier porteur de valeurs dont l’absence dans le monde qui m’entoure me semblaient si cruellement manquer. Assoiffée de droiture et de justice, cernée par la médiocrité, j’étais rassurée de vivre en cultivant le souvenir d’un Larroque qui ne devait sa réussite fulgurante qu’à son intelligence, son sens du devoir, son assiduité. Autant de vertus qui l’habitaient, sans aucun doute possible, comme elles habitèrent peu d’autres hommes. Son livret militaire en apportait la preuve incontestable : toutes ses qualités s’exprimaient avec une intensité et une constance inégalables. Audéoud, comme tous les officiers supérieurs qui le jugèrent, en témoigna. Certes, ce dernier avait laissé dans la mémoire du Mali une trace douloureuse. Je ne savais pas encore à quel point.

Ce n’est que bien plus tard que j’eus le courage — puisque c’était bien ce qui me manquait jusqu’alors — de m’intéresser aux actes de ce gouverneur qui aimait tant mon général. Jean Larroque fut affecté au service particulier du gouverneur à Dakar neuf ans après que celui-ci avait offert à la France la ville de Sikasso, forteresse impressionnante ceinte de remparts et de tours, à l’abri desquels s’exerçait le pouvoir du chef Ba Bemba. Le colonel Audéoud, en avril 1898, face au refus du chef de le laisser établir une garnison française derrière ses remparts, soumit la ville à un long siège qui prit fin le 1er mai. Les hommes d’Audéoud bombardèrent la forteresse et entrèrent dans la ville, pillant, brûlant, violant, assassinant. Pour échapper à l’ennemi, Ba Bemba se tua, alors qu’Audéoud, considérant le troupeau de 4 000 captifs, ordonnait : « Partagez-vous cela ! » Chaque Européen reçut une femme de son choix, et le vainqueur prit la route du retour, effectuant des étapes de 40 kilomètres. Les Blancs étaient à cheval. Les prisonniers qui ne pouvaient plus marcher étaient tués à coups de crosse et de baïonnette ; il n’était pas question de gâcher des munitions. Audéoud pouvait être heureux : il avait vaincu l’une des places fortes les plus difficiles du Soudan français. Mais il avait, pour ce faire, mobilisé tant d’hommes, dépensé tant d’argent, que le prix de sa victoire eut pour conséquence la dislocation du Soudan, qui fut partagé entre les colonies voisines. Le 17 octobre 1899, le décret de dislocation était publié.

Était-ce cet homme-là qui trouvait en Jean Larroque « un esprit fertile en ressources » ? Certes, les années avaient passé. La guerre ne sévissait pas au Sénégal en 1907, les militaires français n’étaient pas amenés à assiéger, lutter, conquérir. Si Audéoud était encore capable de commettre quelque atrocité, l’occasion ne lui était pas offerte de s’abandonner à la violence en présence de son officier d’ordonnance. Les deux hommes se contentaient alors de gérer les affaires courantes.

Je voulais croire que la colonisation n’avait connu de dérives barbares que lors d’explosions sporadiques. J’avais appris qu’Audéoud avait « couvert » les forfaits commis par la colonne Voulet-Chanoine, niant les atrocités et refusant d’en informer le ministre. J’avais appris aussi que, parmi les officiers qui arpentaient l’Afrique, se trouvaient des hommes comme Paul Vigné-d’Octon, qui se chargea de dénoncer les crimes commis par ses pairs. Les officiers français venus en Afrique n’étaient que des hommes. La plupart assez médiocres, certains portant la plus grande humanité dans leur cœur et dans leurs actes, d’autres semant la terreur et plongeant leurs victimes dans une souffrance telle que les peuples d’Afrique ne pourront jamais l’oublier.

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Les remparts de Sikasso

Et même si j’allais moi-même à Dakar consulter les archives de l’Afrique Occidentale Française, je n’y trouverais probablement jamais la preuve que Jean Larroque disposait des femmes noires comme il l’entendait, ni qu’il dirigeait les hommes fouet en main. Je pourrai toujours imaginer qu’il n’était pas comme les autres, qu’il était bien, comme l’écrivait en août 1904 à Niamey le lieutenant-colonel Aymeriels, « doué d’une grande patience envers les Noirs ». Je pourrai toujours espérer qu’il aimait profondément l’Afrique, respectant assez ses habitants pour s’intéresser à leur culture et à leurs langues : son supérieur à Niamey en 1903 avait noté : « assimile facilement les dialectes, en connaît trois du territoire ». Je pourrai toujours croire que, s’il pouvait séduire un officier aussi brutal qu’Audéoud, ce n’était pas en lui ressemblant, mais en se montrant assez efficace pour que la Colonie soit administrée sans que le gouverneur n’ordonne de sévices. Je ne trouverai jamais aucun témoignage attestant que mon fantôme partageait avec son supérieur la même soif de pouvoir, quitte à céder à toutes les perversités pour parvenir à ses fins : ces témoignages-là sont bien trop rares. En revanche, pour nourrir mon espoir, je peux relire, indéfiniment, ce rapport écrit par le colonel d’Albirac en 1902 au sujet du jeune lieutenant Larroque qui s’apprêtait à fêter ses 27 ans : « Possède de l’autorité sur ses hommes, les connaît bien, s’intéresse à eux, sait les guider et s’en faire aimer ».

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Vos réactions

 
La maison du général - 7-1
30 mai 2008 16:42, par Frédéric

Merci et bon courage pour la mise en forme de tous les chapitres déjà écrits.

 

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