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2 commentaires

Publié le dimanche 6 mai 2007 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 6

6 mai 2007

Dans le pavillon où j’habite encore à Caraman, la vie me devient insupportable. Je n’ai jamais aimé ce logement, impersonnel, bâti il y a quelques années dans un lotissement où semblent s’être concentrés tous les maniaques de la tondeuse à gazon. Je ne comprends pas comment on peut à ce point détester l’herbe, à vouloir la couper dès qu’elle pousse de quelques millimètres. Et dans le même temps s’acharner à la faire croître à grands renforts d’arroseurs automatiques et de distributions d’engrais. Sur mon bout de terrain, c’est la friche. Je tondrai peut-être une fois, pour éviter que ma chienne ne soit blessée par les épillets. Pour le reste, je m’en moque. Je ne suis pas chez moi, la maison que j’habite est laide et ne me ressemble pas. Nous avons échoué là dans l’urgence, parce qu’il fallait trouver de quoi loger. Nous savions que notre séjour dans ce quartier serait temporaire. Mais Dieu que c’est long.

Je veux partir d’ici avant que les piscines soient remplies. Les habitants des lotissements ont des goûts et des rêves qui sont mes cauchemars. Les haies taillées au cordeau, véritables murs anonymes et tous semblables de cyprès de Leyland auxquels toute velléité de pousse libre est refusée. Les barbecues qui empestent l’air dès les premiers beaux jours, et les cris, les éclats de rire, les clameurs pour couvrir la musique en plein air chaque soir de l’été, autour du foyer installé près de l’inévitable piscine, réservoir hideux de plastique bleu poussant comme une verrue sur la pelouse qui demande tant d’efforts bruyants. Les cris stridents des enfants au bord de l’eau, les aboiements incessants des chiens, les ronflements des moteurs de voiture que l’on règle le dimanche...

Cette maison que je hais chaque jour davantage a été équipée de tout ce qui se fait de plus laid. Des volets roulants en plastique, des fenêtres coulissantes en PVC. Je ne peux pas nettoyer les vitres : il faut monter sur le rebord des fenêtres pour en laver l’extérieur, et j’ai le vertige. Le fantasme de mes contemporains, une immense baie vitrée orientée plein sud dans le séjour, est une plaie qui m’incite à fuir cette habitation et y séjourner le moins longtemps possible. Plus de huit mètres carrés de verre qui transforment le salon en fournaise, même lorsque le volet est baissé.

Le garage est situé sous le logement, et les odeurs d’échappement envahissent la maison sans que l’on puisse y échapper. Les chambres sont si petites que l’on a dû renoncer à y mettre nos meubles : elles n’acceptent que le lit sans son bois, et le linge est rangé dans d’immenses placards intégrés dont les derniers rayons me sont inaccessibles. L’hiver, lorsque l’on ne peut pas dormir la fenêtre ouverte, le volume d’air est insuffisant pour deux personnes, et la condensation ruisselle sur les murs, les vitres, même les couvertures sont humides. Dès que la température le permet, on ouvre les fenêtres, jusqu’à ce que la télévision du voisin le plus proche ou les jappements ininterrompus des chiens nous contraignent à nous enfermer. C’est alors la chaleur étouffante qui nous tient éveillés.

J’en viens à aimer les jours de pluie, où les familles se replient à l’intérieur, où je peux ouvrir et échapper à la touffeur, où je peux enfin — rien qu’un peu — humer l’odeur de la terre sans subir celle des grillades. Je peux ces jours-là sortir sans tomber nez à nez avec mon voisin. Il est charmant, irréprochable ; son seul défaut, que le temps qui passe rend insupportable, est qu’il est témoin à chaque instant de mes allées et venues. Nos logements sont mitoyens : j’entends les pieds de ses chaises sur le carrelage, les heurts de la vaisselle dans ses placards. J’entends le bourdonnement de ses volets, le ronflement de sa porte de garage. Lorsque je sors, il est là, dehors sur le pas de sa porte, fumant sa cigarette. Nous échangeons un salut poli. Quand je rentre, il est encore là. Si je veux m’asseoir sur ma terrasse, je l’entends parler au téléphone sur la sienne. Lui et sa famille sont là, tout le temps, sans arrêt, sans relâche. Jamais je n’aurais imaginé qu’une maison pouvait à ce point priver ses occupants de leur intimité. Nous vivons en vitrine. Et nous semblons être les seuls à ne pas supporter cette existence communautaire, où l’on est incessamment spectateurs de la vie des autres, et où la nôtre est exposée aux regards de tous.

Alors nous vivons cloîtrés. Nous fermons les volets dès que nous allumons les lumières. Quand la chaleur est trop insupportable, nous fuyons, roulant sans but jusqu’au soir. La maison du général donne sur une petite rue peu passante, de l’autre côté de laquelle poussent les arbres séculaires d’un parc privé. Elle est bâtie sur un terrain qui la protège des voisins les plus proches dont les fenêtres donnent sur une impasse, plus loin, nous tournant le dos. Paradoxalement, cette bâtisse située au cœur du village jouit d’un calme que j’ai oublié depuis longtemps. Nous entendrons, bien sûr, le bruit des voitures circulant sur la route de Verdun. L’église est tout près, et notre vie sera rythmée par le son des cloches sonnant les heures. Nous serons aux premières loges lors des rares mariages et des enterrements. Et chaque jour, nous assisterons au défilé joyeux des enfants sur le chemin de l’école primaire. La boulangerie, la mairie et le café sont à quelques centaines de mètres, nous pourrons y aller à pied et rentrer, sans voisin mitoyen à son poste, dans notre jardin colonial où personne ne nous verra. Nous pourrons ouvrir et fermer des volets de bois à notre guise, les entrebâiller pour laisser circuler la brise sans nous condamner à être enfermés dans le noir absolu, prisonniers en plein été, contraints d’allumer les lustres à midi. Nous pourrons dormir sans que nos souffles ne marquent de moisissure les murs exigus. Nous pourrons même nous disputer sans nous soucier du voisinage.

Pour l’heure, il faut encore et encore patienter. L’attente interminable n’en finit pas. Je pensais pouvoir commencer les travaux en mai, et nous sommes toujours là à ne rien faire. Pour tromper notre impatience, nous parcourons les zones commerciales de Toulouse à la recherche du carrelage que nous poserons dans la cuisine. Une vraie cuisine, où nous pourrons nous tenir à plusieurs. Nous sommes effondrés devant les carreaux aux proportions démesurées, qui rivalisent de laideur. Fausse pierre avec faux aspect usé, voire cassé, faux marbre, fausses tommettes, et même faux parquet. C’est la fureur du moment, le carrelage imitant le parquet. Nous découvrons également un carrelage aspect moquette, et un autre aspect métal... Pas de carrelage aspect carrelage. Nous ne trouvons pas de carreaux de 20 X 20, nous passons pour des fous lorsque nous demandons s’il est possible d’acheter des carreaux ciment. Lorsque le vendeur sait de quoi il s’agit.

Découragée, j’envisage de renoncer au carrelage, et d’habiller ma cuisine de parquet. Nouvelles désillusions... Nous ne trouvons que des sols stratifiés, les mêmes que ceux qui enlaidissent, si cela est encore possible, la maison que j’habite aujourd’hui. Deux millimètres de bois aux teintes improbables, collés sur des plaques qui ploient sous nos pas, avec un bruit de plastique. Un placage fragile qui ne supporte pas la serpillière, ni les griffes de ma chienne, et qui va sûrement me coûter mes deux mois de caution lorsque je quitterai ces lieux où je me sens si mal. Le parquet, le vrai, en bois, n’est vendu que dans une seule taille de lames que l’on ne peut poser qu’« à l’anglaise ». Les seules fantaisies que nous accordent les fabricants en série sont les lames larges façon nordique ou les profils type « pont de bateau ». Moi qui m’imaginais marchant pieds nus sur un doux parquet posé en point de Hongrie, comme dans l’appartement stéphanois de mon enfance...

Mon emploi ne me laisse pas le temps de visiter les scieries, ni même de leur téléphoner. Mes recherches sur internet n’aboutissent qu’à des sites de fabricants ayant choisi de produire des sols de luxe dont les prix sont inabordables. Partout où je me tourne, j’échoue. Je veux juste un parquet qui ressemble à un parquet, un carrelage qui assume ce qu’il est. Je ne veux pas défigurer la maison du général avec des produits standardisés, ceux dont sont faites les maisons semblables à celle que je si tellement impatiente de quitter. Philippe a fini par dénicher un éventuel fournisseur à Montauban, qui peut obtenir ce que nous recherchons, sur commande... Il semble inéluctable que nous devrons payer nos sols au double de leur valeur.

Et pendant que nous feuilletons les catalogues des carreleurs, la maison du général reste vide, son jardin à l’abandon. Les kiwis devraient être palissés, mais une tempête printanière les a jetés au sol. J’espère qu’ils parviendront à subir les pluies qui tombent en abondance depuis déjà plusieurs semaines sans trop en souffrir. Les fruitiers ont dû finir leur floraison. Les ronces doivent probablement proliférer, bénéficiant tant de la douceur des températures que des pluies abondantes. Les anciens propriétaires continent peut-être de venir, dans je ne sais quel but. S’ils ont encore fermé toutes les portes, l’air va être irrespirable et le bois des fenêtres va gonfler.

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Vos réactions

 
La maison du général - 6
6 mai 2007 22:13, par Umanimo

La description de la vie dans le lotissement... Ca me fait penser au film Edward aux mains d’argents que j’ai revu récemment avec les banlieux américaines des années 60.

Un lien, mais c’est loin de chez vous :

http://www.coteinterieur.com/

La maison du général - 6
6 mai 2007 22:14, par DB du Jardin

Umanimo a écrit :

La description de la vie dans le lotissement...

Et encore, je n’habite pas dans un « vrai » lotissement, mais dans ce qu’on pourrait appeler une « zone résidentielle », où les maisons ne sont pas complètement collées les unes aux autres. Pour avoir vécu en appartement dans une grande ville (et dans la rue principale, de surcroît), je t’assure que tu es bien plus au calme et plus « chez toi » dans un appartement que dans ces pseudo-campagnes dont les gens raffollent tant. Au moins, quand tu fermes ta porte, t’es tranquille.

Umanimo a écrit :

Ca me fait penser au film Edward aux mains d’argents que j’ai revu récemment avec les banlieux américaines des années 60.

Joli film que je n’ai vu qu’une seule fois, et que j’avais adoré. La banlieue normalisée, avec cette concurrence entre les habitants pour avoir ce qu’ont les autres, ne jamais être en reste, ne pas sembler moins riche (ou plus pauvre), où règne le paraître... Quand l’un des habitants change son portail, tu peux être sûre que tous les portails du quartier seront changés dans les deux ans. Et c’est comme ça que dans les magasins, tu as des tonnes et des tonnes de carrelage, mais... aucun choix. Le but des gens est d’avoir le truc dernier cri et qu’ont tous les autres. Le problème, c’est que tout ça vieillit très vite (et très mal). Et toutes les maisons que j’ai visitées datant d’il y a une quinzaine d’années étaient horriblement « datées », rien ne pouvait être conservé.

Dans la maison du général, la pièce que les anciens propriétaires trouvent la plus belle est la salle de bains. Elle a été refaite il y a moins de vingt ans. Et elle est hideuse : tout en camaïeu de brun-violet, avec de fausses gouttes d’eau sur le carrelage. Une véritable horreur avec laquelle il faudra que l’on compose pour l’instant. C’est tellement moche que c’en est vulgaire. Mais bon, je crois bien (j’en suis même sûre) que j’ai vu à la télé l’une des propriétaires à la télé, au JT de France 3 édition Toulouse : elle assistait à un meeting de Le Pen. Donc qu’elle ait des goûts de chiotte, on comprend...

Umanimo a écrit :

Un lien, mais c’est loin de chez vous :

http://www.coteinterieur.com/

Merci pour le lien. C’est effectivement loin de Montauban... Mais j’y a enfin trouvé les consignes pour entretenir le vieux carrelage. Je me demandais si je pouvais le nettoyer à la soude, et visiblement c’est la dernière chose à faire !

DB_réservez_votre_soirée_l’épisode_7_est_sur_le_feu (de toute façon les 5 prochaines années sont foutues, donc restez ici, vous ne perdrez rien)

 

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