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Publié le samedi 14 novembre 2009 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 35-2

14 novembre 2009

Amélie Berger et sa sœur avaient partagé d’innombrables moments d’enfance, avec leurs cousins Molinier, à écouter Marie Rivière leur raconter ses souvenirs. Amélie était une petite-nièce de la femme du général : son grand-père maternel était l’un des frères de Marie.

— Elle s’appelait Marie-Louise, me dit mon interlocutrice qui attendait mon appel.
— Non, je ne crois pas... Si nous parlons bien de la même personne, elle s’appelait Marie Jeanne.
— Comment dites-vous ? Anne ?
— Non, Jeanne. Marie Jeanne.
— Vous m’étonnez... Comment savez-vous cela ?
— J’ai vu son acte de naissance à Agen, et l’acte de mariage avec le général à Neuilly.
— Bah ! Remarquez, ils ont tous changé de nom, dans cette famille !

Par crainte de perdre le fil de la discussion, et de ne pas avoir le temps d’en savoir plus sur Marie Rivière, je ne demandai pas qui d’autre avait « changé de nom ». Quoi qu’il en soit, pour la famille Berger, la fille d’Agen s’appelait Marie-Louise, et elle berça l’enfance de la petite Amélie d’histoires merveilleuses sur la vie parisienne pendant les Années folles.

Contrairement à Louise Molinier, Amélie n’était venue que rarement à Dieupentale ; elle ne se souvenait presque plus de la maison de Guillaume. L’image la plus marquante qui lui en était restée était celle du cabinet d’aisance à l’extérieur, au fond du préau de cette ancienne école. Le préau et le cabinet existent toujours : je les ai vus lorsque j’ai rendu visite aux actuels propriétaires. Sous le cabinet, mes hôtes avaient découvert une cave, et plaisantaient en imaginant que les enfants indisciplinés étaient jetés aux oubliettes. Amélie n’est plus toute jeune aujourd’hui ; je suppose que, comme sa cousine Louise, elle doit avoir environ soixante-quinze ans. De ses rares séjours à Dieupentale, où elle n’est pas retournée depuis près de quarante ans, elle a gardé le souvenir de parties de pêche avec ses cousins. Ils plaçaient une ligne au bord du canal, qu’ils laissaient le temps de partir pêcher dans la Garonne. Les enfants jetaient du blé dans le canal pour appâter les poissons, et Amélie, maladroitement, renversa un jour le sachet de grains sur le chemin de halage. Il fallut ramasser chaque graine, méticuleusement, afin que personne ne devine qu’une ligne était placée là, dans les hautes herbes. Quant à la maison natale de Jean Larroque, elle ne l’avait jamais vue. Elle pensait même qu’il s’agissait de la demeure où l’avaient reçue la fille de Guillaume, Renée Molinier.

Sa mémoire était beaucoup plus précise au sujet de la veuve Larroque. Alors que Louise voyait Tante Générale comme une femme austère et rigide, Amélie évoqua sa grand-tante sous les traits d’une dame belle, grande et blonde.

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La Femme Blonde (portrait de Germaine Survage ; 1918), par Amédéo Modigliani (1884-1920). Musée des Beaux-Arts de Nancy.

— Elle avait un goût très sûr ; elle était très chic, mais pas du tout orgueilleuse ! Et ils étaient si beaux, tous les deux, qu’un jour quelqu’un les accosta dans la rue pour leur dire combien ils faisaient rêver.

Chaleureuse, gaie et raffinée : tel est le souvenir qu’a laissé Marie. Elle cousait admirablement, et n’avait jamais travaillé ; elle vivait avec la retraite du général, et, à en croire mes deux interlocutrice, elle se consacrait à sa famille avec autant de constance que de dévouement. Elle n’avait pas eu d’enfants, elle ne s’était jamais remariée, et rendait visite régulièrement à ses neveux et nièces, qu’ils soient à Paris, dans le Sud-Ouest, à Marseille ou même au Maroc, où naquit le premier neveu de Louise Molinier. Amélie se montra stupéfaite lorsque je lui dis que Monique Fauconié n’avait jamais entendu parler de Marie Larroque, et que j’en avais déduit que la jeune veuve avait été exclue de la famille.

— Elle s’est occupée de nous comme si nous avions été ses propres enfants !

J’aurais voulu demander tant de choses à Amélie ; mais il se faisait déjà tard, et malgré la gentillesse de la vieille dame, il était difficile de mener une conversation à bâtons rompus au téléphone. Je devais aller vite, faire en sorte de ne pas me montrer trop inquisitrice, tenter d’aller à l’essentiel. Je devais avant tout savoir si elle possédait des lettres ou des photos, des documents me permettant de retracer la vie de cette femme que j’avais eu tant de mal à retrouver.

— Elle aimait beaucoup nous parler de la vie d’autrefois, se souvint Amélie.

J’attendais qu’elle me raconte ce que lui disait sa grand-tante, mais en vain. Il me faudra patienter pour savoir si le couple si beau sur lesquel l’on se retournait dans la rue allait parfois voir Mistinguett au Casino de Paris, s’ils admiraient les tableaux de Modigliani, ou s’ils préféraient plutôt l’ambiance feutrée des salles de concert où ils allèrent peut-être écouter les œuvres de Paul Ducas. Il faudra que je recueille, d’une façon ou d’une autre, le témoignage unique et irremplaçable de cette petite-nièce qui sait tant de choses sur la femme du général.

La vieille dame me promit, à son tour, de rechercher les photographies qu’elle possédait. Elle me demanda, comme Louise Molinier, de lui laisser « un peu de temps » ; elle aussi menait une vie très active. Elle me parla d’une photo de sa fille, alors toute petite, en compagnie de Marie-Louise. Sur ce cliché, la veuve Larroque devait avoir soixante-cinq ans.

Amélie répondit patiemment à mes questions, mais la conversation fut bien trop courte pour que je puisse me faire une idée précise de la personnalité de Marie. Après ma conversation avec Monique Fauconié, j’avais dû admettre que la mémoire familiale pouvait se montrer fantaisiste, le temps déformant les souvenirs jusqu’à parfois les inventer. Les nombreux documents que j’avais pu ensuite consulter m’avaient permis de dresser un portrait relativement exact de Jean Larroque. Avec Amélie et Marie-Louise, cela ne me sera pas possible, je devrai me contenter des paroles d’une femme qui ne pourra que me transmettre l’amour qu’elle éprouvait pour sa parente. Qu’importe : ce que me raconta cette femme correspondait exactement à ce que j’avais envie d’entendre. Marie n’était pas une demi-mondaine, comme nous l’avions brièvement supposé avec le professeur d’histoire.

— Vous savez, me dit Amélie, elle avait vécu un grand amour avec le général.

Cela me convenait parfaitement ; je ne pouvais rêver mieux. J’avais envie de renouer avec l’image romanesque d’un officier dont je voulais oublier qu’il avait passé la plus grande partie de sa vie à côtoyer la mort, soumettant les peuples africains, affrontant l’armée allemande, servant sous les ordres de généraux dont l’histoire a retenu les noms sans se souvenir qu’ils avaient semé la terreur en Afrique. Je voulais à nouveau échapper à ma fatigue, à ma douleur, et retrouver la magie des premiers mois au cours desquels je rêvais en compagnie du général. Il était beau, sa femme était belle, ils étaient amoureux, un drame épouvantable mit fin à cette histoire merveilleuse. J’étais comblée.

Amélie ne savait plus très bien si Jean et Marie s’étaient connus avant ou pendant la Grande Guerre. Jean Larroque a quitté l’Afrique définitivement lors de son embarquement à Cotonou le vingt-six mars 1912 ; il débarqua à Bordeaux le neuf avril. Il venait de quitter le commandement du cercle de Niamey pour le ministère de la Guerre à Paris ; pendant le congé de trois mois qui lui fut accordé, il assista peut-être au mariage de son frère Lucien avec Antonia Nombrail, le dix juin, et il prit son service le lendemain au cabinet du directeur des troupes coloniales, qui n’était autre que le général Pierre Berdoulat, l’enfant de Pinsaguel. Jean Larroque se retrouvait à Paris en compagnie d’un officier venant, comme lui, du Sud-Ouest. Je me souviens de Monique Fauconié me disant que sa grand-mère lui avait confié :

— Le général a gardé l’accent du Midi toute sa vie !

A-t-il rencontré Marie Rivière alors qu’il travaillait au ministère ? C’est probable. Mais peut-être se sont ils connus bien avant : alors qu’il était officier d’ordonnance d’Audéoud, Jean obtint un congé de trois mois « pour raisons de santé », du treize novembre 1908 au vingt-neuf janvier 1909. Il indiqua, comme lieux de résidence, la rue de Siam à Brest, Dieupentale et Agen. Était-il allé se remettre de la soudanite dans la famille de sa fiancée ?

Selon Amélie, c’est une connaissance de l’Agenaise qui les présenta l’un à l’autre.

— Je connais un jeune officier, brillant et plein d’avenir, et il est de ton pays ! Je te le présenterai, il te plaira sûrement.

Marie raconta à sa petite-nièce que ce fut le coup de foudre.

Elle vivait alors à Neuilly, où son oncle Victor Heurteaux tenait une boutique de tapissier décorateur. Elle apprit avec lui à tendre le velours sur les fauteuils, et continua toute sa vie à entretenir son mobilier en exploitant les connaissances qu’elle avait acquises auprès de son oncle.

Amélie sait que sa grand-tante allait rendre visite à son amour sur le front, pendant la guerre. Je m’étais longtemps interrogée au sujet du brusque changement dans la conduite de Jean Larroque dès 1914. J’avais remarqué, à la lecture des notes rédigées par ses supérieurs, qu’il était auparavant décrit comme un homme calme et posé. Mais dès le début des combats, je l’avais découvert intrépide, bravant sans cesse le danger. Je ne savais comment interpréter la transformation d’un officier attentif et mesuré en guerrier : était-ce la violence des combats qui le poussait à s’exposer avec tant d’imprudence qu’il fut trois fois blessé, s’acharnant toujours à commander ? Aujourd’hui, je préfère croire que peut-être, l’amour donnait au fils d’Antoine cette énergie insolente, le rendant idiot, comme tous les hommes. Personne n’a peur de mourir quand le cœur est habité.

J’attends avec impatience que les deux Marseillaises m’appellent pour me dire qu’elles ont retrouvé leurs photos. J’ai peur qu’elles m’oublient, qu’elles n’aient pas de temps à consacrer à ces souvenirs alors que leur vie est déjà tellement remplie. J’ai peur que, comme Monique Fauconié, elles estiment après quelques heures de réflexion que cette histoire ne me concerne pas, et qu’elles choisissent de m’écarter de leur mémoire. Pour découvrir enfin le visage de Marie, je dépends d’elles, et d’elles seules. Je n’ai pas d’autre choix que d’attendre. Je sais que je n’aurai pas l’audace de les relancer, comme j’ai à peine osé le faire avec la femme au portrait. Je sais aussi que je n’en aurai peut-être pas le temps.

Mais désormais, Marie Rivière n’est plus une inconnue. Elle ne se maria pas pour se placer, à trente-quatre ans, par peur de mourir vieille fille ou pour s’emparer d’un « beau parti ». Le général était l’homme de sa vie, le seul qu’elle connût jamais. Il l’avait emmenée à Dieupentale pour la présenter, enfin, à sa famille, avant de partir pour Saïgon. Les deux amants, qui vivaient déjà ensemble depuis longtemps, s’étaient mariés pour ne pas être séparés. La France avait alors placé de grands espoirs dans l’Indochine, terre lointaine pourvoyeuse de grandes richesses, vitrine du dynamisme national qu’il fallait faire rutiler au nez et à la barbe des Anglais. Confier le commandement militaire d’une région si hautement stratégique au général Larroque, même s’il fallait pour cela qu’il quitte son poste de directeur des troupes coloniales, confirmait l’extrême confiance que l’État éprouvait pour le fils d’Antoine. Saïgon était une destination de rêve et de prestige pour le jeune couple, à qui il suffisait de légitimer une relation qui durait depuis des années.

Le trente-et-un décembre 1921, à Dieupentale, Jean Larroque se réveilla fatigué ; il ne se sentait pas bien. Sa femme lui enjoignit de se reposer en attendant d’aller prendre le train à la gare. Amélie sait combien Marie était attentive et prévenante, prenant soin des siens avec une extrême vigilance. Elle veilla sur son mari, inquiète à la veille d’un long, très long voyage. Elle voulait le préserver. Ce fut le jour le plus terrible de sa vie.

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Vos réactions

 
Great !
16 novembre 2009 20:18, par Frédéric

Merci pour ce nouveau chapitre de la maison du général. Toujours un plaisir à lire !

 

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