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Publié le lundi 14 avril 2008 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 27

14 avril 2008

Si je reste toujours incapable d’expliquer pourquoi je m’entête à vouloir découvrir chaque détail de la vie de Jean Larroque, je sais en revanche très exactement pourquoi j’ai été si intensément captivée par sa maison. Justement, c’était sa maison, et non celle d’un anonyme. J’ai déjà évoqué la fierté qu’éprouvait mon père à habiter « chez la baronne » ; il avait beau feindre la dérision, je savais bien qu’il était flatté d’occuper des murs qui avaient assisté à la vie de personnages sinon illustres, du moins notables. J’ai hérité de lui cet étrange penchant pour les maisons capables de raconter des histoires. Bizarrement, j’ai le sentiment de ne vraiment commencer à connaître quelqu’un que lorsque j’ai visité le lieu dans lequel il vit. Plus curieux encore, lorsque je visitais des maisons ou des appartements vides, à la recherche d’un nouveau logement, j’imaginais immédiatement les événements qui avaient pu se dérouler entre leurs murs. Certaines maisons restaient muettes, d’autres me racontaient le passé. La maison du général fut celle qui sut me conter l’histoire la plus passionnante.

Les visages, quant à eux, ne retiennent mon attention qu’en de très exceptionnelles circonstances. Je ne reconnais pas les gens, je suis incapable de décrire les traits de personnes que j’ai pourtant rencontrées à plusieurs reprises. Les signes distinctifs, comme les lunettes ou les barbes, ne marquent pas ma mémoire. Et il est bien rare que mon esprit s’aventure à inventer un passé pour les individus qui croisent ma route.

Pourtant, j’aime les rencontres, je les provoque, je les recherche. Je n’ai jamais été aussi heureuse que lorsque j’exerçais mon métier de journaliste, et qu’il m’était donné de brosser le portrait d’un personnage. Un joueur de rugby, une violoncelliste, un ancien militaire aquarelliste, un metteur en scène... Le portrait était un genre dans lequel j’excellais. Aujourd’hui, je ne peux plus m’abandonner au plaisir immense d’écrire ces articles. Il me reste pour tout ersatz les discussions à bâtons rompus au bistrot du village, où le hasard parfois place quelques bribes de récits dont je fais mon miel. Mais j’oublie très rapidement les traits de ceux qui mont inspiré des lignes dont je reste immensément fière, des années après. Je n’oublie jamais aucun détail des lieux que j’ai visités. Ceux où j’ai vécu, a fortiori, sont gravés au plus profond de ma mémoire, assortis de sons et d’odeurs que je pourrais reconnaître au premier instant, si d’aventure je les croisais à nouveau.

Les maisons, je crois, ont été les véritables personnages de ma vie. Et en rédigeant ces lignes, je réalise que, souvent, elles ont été le reflet de ma propre existence. Claires et propres lorsque j’étais moi-même habitée par la confiance et l’espoir, moroses et négligées quand le doute m’accablait. Non que j’aie apporté plus ou moins de soin à la tenue de mon intérieur au gré de mon humeur : j’ai toujours été une souillon et les lieux dans lesquels je vis, invariablement, sont de véritables capharnaüms. C’est plus étrange que cela : lorsque la maison montre des signes de faiblesse, que ses peintures vieillissent, que les aménagements prévus ou en cours sont abandonnés, ma vie s’effondre. Il serait plus juste d’écrire, alors, que je suis moi-même le miroir des lieux auxquels je suis attachée.

Lorsque nous sommes arrivés à Dieupentale, nous avons ouvert en grand toutes les fenêtres, la lumière est entrée et, malgré la poussière, malgré le temps qui avait laissé des marques cruelles, la maison m’inspirait le plus profond bonheur. J’avais tant de projets, je voyais tant de belles choses ici que ni les ronces dans le jardin, ni les plaies ouvertes dans la bâtisse par les travaux ne parvenaient à ternir le charme de ma nouvelle demeure. La douleur alors me privait de tout mouvement, et au lieu de sombrer je luttais pour absorber la vie et l’énergie qui semblait sourdre des murs restés trop longtemps silencieux. J’avais de longues conversations avec le général, qui me suivait pas à pas. Et puis il y a eu cette menace de licenciement, ces mois de guerre conclus par un armistice dans lequel j’ai abandonné tout espoir de retrouver un jour la joie d’écrire, de raconter, de découvrir et de transmettre. J’ai troqué l’assurance de mon petit salaire contre ma raison de vivre. J’ai résolu de vivre l’échine courbée, dépensant désormais mon énergie à supporter la médiocrité, les journées monotones, les heures insipides. Pendant quelques semaines, j’ai gardé la joie de retrouver chaque soir mon officier, les hautes fenêtres dans ma rue Basse, les arbres du parc Lesort face à mon bureau. Je pensais avoir atteint une forme d’équilibre.

Mais la maison est devenue triste. Les travaux interrompus, je le sais, ne reprendront pas de sitôt. Je n’installerai pas dans le salon les grandes bibliothèques dont j’avais dessiné les plans. Il me semble que les plafonds sont moins hauts, moins clairs ; les fenêtres ont rétréci. Le jardin a perdu son exubérance, pour n’être qu’un fouillis informe. Même l’éclat des fleurs du grand catalpa, dont l’explosion d’un rose intense fait flamboyer toute la cour, ne parvient pas à égayer ma vie. Je consacre toute la semaine à lutter contre la colère et la déception de voir mon existence s’engloutir irrémédiablement dans un gâchis dont elle ne sortira plus ; lorsque vient le week-end, il ne reste plus de place que pour de lancinantes migraines et une fatigue insurmontable. Je sais alors que je vais laisser s’écouler deux journées nauséeuses, ne sortant d’un sommeil inerte que pour grignoter du bout des dents un maigre repas écœurant et pour laisser traîner mon regard sur ma belle maison qui paraît ne pas être assez solide pour supporter mon chagrin. Chaque jour, ses murs se font plus gris, son perron s’étrécit, son jardin se meurt. Je sais que cette situation intenable devra trouver son terme, d’une façon ou d’une autre. Je ne pourrai pas résister longtemps à cette non-existence, où je suis moins payée que la standardiste, où j’ai moins de libre arbitre que le stagiaire. Et si je ne parviens pas un jour à retrouver la fierté de mon métier, si je ne réussis pas à retrouver ma dignité, la maison, j’en ai peur, s’écroulera. Comme moi.

Parce que les maisons absorbent tant les souffrances que les joies de ceux qui les habitent. Comme les rides qui se creusent, comme les cheveux qui blanchissent, comme la peau qui se flétrit, elles portent les stigmates des coups encaissés par leurs hôtes. Elles sont la peau de pierre des hommes qui y naissent, y grandissent, y rient ou fondent en larmes ; elles tremblent de leurs colères et les secrets les rongent en silence. Elles habillent les vies dont elles sont les compagnes les plus intimes. Les maisons sont les joyaux des gens heureux, et alors un pot de géranium sur la fenêtre d’un taudis éclaire la plus humble des façades. Elles sont les haillons des désespérés et même les plus riches lambris ne peuvent masquer la froidure qui tombe de murs empoisonnés par le malheur. Elles sont, le plus souvent, la boîte creuse abritant des existences sans émotion, les vies banales des gens ordinaires, qui ne se plaignent pas puisqu’ils ne sont pas malheureux, ils sont simplement là à traverser le temps, pas mécontents. Chez eux la lumière tombant des fenêtres est incolore, et les voix résonnent.

La maison du général a tant vécu que mon histoire peine à y trouver sa place ; la bâtisse souffre visiblement du marasme dont je suis incapable de me défaire. Je sens qu’elle regrette les émotions qui l’ont emplie jadis. Elle redoute de devenir cette case vide à la lumière blanche ; aussi arbore-t-elle ses lézardes comme autant de glorieuses cicatrices des conquêtes, des drames et des victoires qui se sont noués dans le secret de ses briques séculaires. La maison se bat contre moi, je la crois parfois hostile. Elle me montre la vacuité des parois que je n’ai pas tapissées de livres, l’abandon dans lequel j’ai finalement laissé le beau carrelage du hall, elle m’accuse de négliger ses boiseries en laissant tomber dans ma main coupable la poignée de porcelaine lâchée par une haute porte que le général, probablement, a ouverte des centaines, des milliers de fois. Elle ne veut pas de mon apathie ; j’ai voulu l’occuper, croyant que sa force et son mystère couleraient dans mes veines. Je l’ai envahie avec la brutalité du conquérant prenant possession de son trophée. Chaque jour plus maussade, plus fragile, plus terne, la maison me fait comprendre que je ne la mérite peut-être pas. Il ne suffit pas de vivre chez le général pour en incarner la grandeur.

Je me souviens précisément de tous les logements que j’ai occupés, y compris de l’appartement dans lequel j’ai vécu mes trois premières années. Situé au-dessus du cabinet de mon père, à l’angle de la rue Blanqui à Vierzon, il donnait sur une large rue face à l’hôpital où allait naître mon frère. Ma chambre donnait sur une petite cour intérieure dans laquelle je jouais, rentrant de l’école, à jeter de petits graviers dans la bassine d’eau des chiens qui m’amusaient en repêchant les cailloux. Ils faisaient des bulles, j’étais heureuse. J’étais encore petite et ma mère jouait avec moi. Ma mère aime passionnément les bébés et les tout petits enfants. Ce ne sont pas encore des personnes. Je crois que ma mère m’aimait vraiment à ce moment-là.

Je me souviens de chaque maison, et je réalise que beaucoup étaient dotées d’un sacré caractère. La maison de Dieupentale est la seule qui ait éveillé en moi une telle passion ; mais deux autres resteront avec elle dans mon souvenir.

La petite maison dans laquelle nous nous sommes installés, Philippe et moi, quelques semaines à peine après notre première rencontre. C’était il y a plus de vingt ans, ma mère m’avait jetée dehors, il y avait bien longtemps déjà que tout était perdu pour nous deux. Dans la rue du Palais-de-Justice, à Montbrison, je vivais à l’ombre de l’ancienne prison, où mon voisin l’assureur avait assisté, lorsqu’il était enfant, à une exécution capitale. La foule était venue en masse voir la guillotine que l’on déplaçait de ville en ville, offrant le spectacle de la justice tranchant les têtes des mécréants. La vengeance se drapait dans les atours de la bonne conscience et la vue d’un homme mis à mort rassurait le citoyen. Il fallait passer sous le porche d’un immeuble pour découvrir la petite cour sur laquelle donnait mon minuscule logis, qui s’inscrivait dans le prolongement d’une maison-forte à l’allure majestueuse. Au rez-de-chaussée, la pièce à vivre était éclairée par l’unique porte vitrée ; à l’étage, il avait fallu empiler un nombre conséquent de cales sous l’armoire et le lit de la chambre, tant le plancher était inégal.

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La maison de Javogue

Notre voisin immédiat était juge pour enfants, et siégeait au Parlement européen. C’était un homme influent que les gens saluaient avec déférence ; moi, je ne savais que rire lorsque je le rencontrais. Immuablement coiffé d’un chapeau de feutre, portant une serviette de cuir lisse à la main, une longue écharpe blanche flottant à son cou en toutes saisons, il venait périodiquement gratter à ma vitre. L’homme qui prenait probablement des décisions d’une extrême importance à longueur de journée était un étourdi qui perdait toujours ses clés. Il me montrait notre mur mitoyen, bafouillant des excuses inaudibles, et j’acquiesçais en riant. Toujours, avant de gravir son mur pour rentrer chez lui, il m’en demandait l’autorisation. Mon superbe rosier grimpant que je soignais avec vigilance lui donnait bien de la peine. Mais le juge distrait était méticuleux : il n’a jamais cassé une seule rose. Un jour, j’eus l’audace de lui en offrir une. La fleur avait bu tant de soleil que son parfum envahissait l’espace. Juché sur son mur, le juge reçut mon présent avec un bafouillis radieux.

Un jour, on frappa à ma porte. Un homme se présenta en me disant que j’avais le privilège d’occuper la maison de l’illustre Javogue. Je fus très étonnée : « Vous devez faire erreur, Monsieur, ma propriétaire est madame Pichon ! » Mon visiteur parut tout d’abord accablé, puis se ressaisit et demanda à entrer : il allait m’expliquer.

Claude Javogue, avocat à Montbrison, fut un personnage de sinistre mémoire dont le nom seul suffit à évoquer l’horreur : c’est sous son autorité perverse que la Terreur s’étendit sur toute la plaine et les montagnes alentours, de Champdieu à Moingt. Javogue a commandité les plus odieux pillages, les plus cruelles violences, accumulant les richesses qui renforçaient son pouvoir immense. Le sinistre Javogue échappa au tribunal révolutionnaire, mais dut dans sa fuite abandonner ses biens et la fortune qu’il avait dissimulée en un lieu si secret qu’on le cherche encore. Abasourdie, j’écoutai le récit en cherchant du regard où le trésor pouvait bien se cacher dans mes murs... Bien entendu, je ne pouvais apporter aucune aide à mon hôte. Je me contentai de lui donner l’adresse de ma mère, qui s’intéressait de près à l’époque révolutionnaire. Ils devinrent amis. L’homme ne revint jamais me voir, je ne lui servais à rien. Peut-être avait-il appris de source sûre que j’étais menteuse, sale et fainéante.

Le soir, à peine Philippe était-il rentré que je lui racontai l’histoire de celui que l’on surnommait « le Néron du Forez ». On a tapé sur les murs, cherchant un son plus creux qui aurait trahi la cachette au trésor. On a inspecté le sol de la cour, cherchant une pierre, quelque chose, un signe, rien. On riait. Notre maison de poche, le repaire de l’émissaire de la Convention, le refuge du sanguinaire, que nous étions, de toute évidence, les seuls à ne pas connaître ? On a cherché quand même, sans aucun espoir, mais pour le seul plaisir de sentir nos mains sur les murs toucher l’Histoire. Nous nous doutions bien que notre tout petit logis n’était qu’un appentis adossé au somptueux hôtel particulier occupé par le juge étourdi. Et que si trésor il y avait, il était dissimulé chez le grimpeur au chapeau. Nous résolûmes de lui en parler ; il suffisait d’attendre qu’il vienne bégayer à ma porte, avec son sourire si franc et son écharpe blanche. Mais l’homme ne se présenta pas au pied de mon mur ; probablement était-il au Parlement européen, retenu pour de longues semaines loin de Montbrison. Nous déménageâmes avant son retour.

Je ne savais pas en partant, alors que je saluais pour la dernière fois : « Salut, Javogue ! », que bien des années plus tard j’entrerais dans une autre maison où je converserais à nouveau avec un personnage historique, le haranguant en riant : « Salut, général ! »

L’autre logement qui a définitivement marqué ma mémoire est un très lointain souvenir, remontant à mes toutes premières années, et dont je garde cependant un souvenir étonnamment précis. C’était l’appartement de ma grand-mère à Paris, rue Juillet. Une rue dans laquelle Causette aurait pu user son balai, où la petite fille aux allumettes aurait pu mourir de froid et de chagrin. Une rue où survivait la misère des héros de Zola, où la puanteur emplissait l’air, où le vent de l’hiver glaçait les pavés qu’il fallait gravir — la pente était raide — sans choir au pied d’interminables murs d’usines, aveugles et sinistres. Une rue portant le nom de l’été et où jamais n’entrait la lumière.

Ma grand-mère avait bâti de ses mains son pavillon à Vélizy. Il lui avait fallu des années de labeur pour ériger cette maison, qui trônait au fond du plus beau jardin de la rue Mozart ; c’était l’œuvre de toute une vie. Elle travaillait à Paris, elle était soudeuse dans une usine qui fabriquait des meubles de bureau métalliques. C’était de la qualité, c’était chez Siégel. Vélizy était loin de l’usine ; il fallait prendre l’autocar jusqu’à Chaville, et puis le train de banlieue, et puis le métro. Alors elle avait gardé l’appartement de la rue Juillet. Ma grand-mère disait : « À Ménilmontant ». Ce nom devait lui sembler moins sinistre que celui de la rue sordide où elle dormait toute la semaine, ne retournant dans son pavillon que le samedi après-midi pour le quitter le lundi matin, bien avant le lever du jour.

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Rue Juillet - 1995
J’ai « volé » (mais j’ai été pardonnée) cette photo sur le blog Paris perdu, que je vous invite à visiter.

JJe ne sais plus si l’immeuble était à demi-effondré ou s’il n’avait jamais été achevé. Il devait comporter cinq ou six étages, et l’on y accédait par un passage débouchant sur une cour au fond de laquelle s’alignaient des baraquements de bois laissés à l’abandon. La pente était abrupte dans la cour, et l’eau y ruisselait en torrent lorsqu’il pleuvait. Ma grand-mère habitait au premier étage ; l’escalier en spirale était étroit et, surtout, le mur était éventré sur une bonne partie de sa hauteur : gravir les marches m’emplissait de terreur. Ma grand-mère avait si peur que je tombe dans le vide en montant l’escalier qu’elle me pendait par la main, écrasant mes doigts. Je battais des pieds pour tenter de toucher le sol, le trou béant dans le mur à quelques centimètres de moi. L’appartement était au fond d’un couloir dont une partie du plancher s’était effondrée ; les adultes pouvaient sans difficulté enjamber le trou, mais moi j’étais assez petite pour passer au travers. Il fallait que je longe le mur pour contourner l’obstacle, mais la peur me paralysait. Alors ma grand-mère, à nouveau, saisissait ma main tremblante et me tirait au-dessus du gouffre. « Allez hop ! », s’exclamait-elle pour me donner du cœur.

L’appartement était infiniment plus petit que ma maison de poupée à Montbrison. Il ne comportait qu’une seule pièce, où une table de cuisine en formica et un lit à deux places peinaient à cohabiter. Cependant, la cuisine était dans une pièce adjacente, et je comprenais bien que, pour ma grand-mère, c’était déjà le luxe. Elle cuisinait sur un réchaud à deux feux posé sur un placard. Un évier avec l’eau froide occupait l’espace restant dans cette cuisine qu’éclairait une fenêtre. Un pot de géranium criait à toute la rue Juillet que ma grand-mère était pauvre, que sa vie avait été dure, mais qu’elle était heureuse parce qu’elle était là avec sa petite-fille et qu’elles s’apprêtaient à prendre le métro, le train de banlieue et l’autocar à Chaville pour passer les vacances dans le grand pavillon qu’elle avait payé de ses propres sous.

Il y avait l’eau courante, mais pas les toilettes. Il fallait se soulager dans un seau entreposé dans le grenier voisin, que nous partagions avec « la dame d’à côté ». Une Kabyle prénommée Sousa, qui vivait seule avec ses deux filles, Djamila et Fatima. Sousa avait quitté son pays après avoir divorcé d’un mari violent. Elle était femme de ménage dans un hôtel fréquenté par les clients d’Air France. Je la trouvais très belle et très courageuse. Elle me fascinait. Elle avait la voix la plus douce du monde, et Djamila, que l’on appelait Mimi, avait le même âge que moi. Nous jouions ensemble, et chacune de nous attendait les grandes vacances avec impatience, pour nous revoir et partager nos jeux, nos rires et nos secrets.

Un jour, j’ai accompagné ma grand-mère chez Siégel pour la paie. J’ignore quel âge j’avais alors. Le souvenir est si lointain qu’il me semble hors du temps. Prendre le métro avec ma grand-mère était une véritable aventure. C’était une femme petite mais terriblement énergique. Elle ne savait pas marcher, toujours elle trottinait. Je ne pouvais la suivre qu’au prix d’efforts épuisants. Elle serrait ma main en levant le bras ; elle avait peur de me perdre et me trouvait décidément trop lente. « Cours, cours ! On va rater la correspondance ! » Alors je galopais, à demi-pendue, l’épaule en feu, dans les labyrinthes carrelés ; nous gravissions à toute allure d’innombrables marches, plongeant vers la touffeur du plus profond de la Terre pour resurgir dans l’air glacial d’une station en surface. Nous franchissions des grilles, nous donnions nos tickets à des poinçonneurs engoncés dans leurs guérites et qui n’avaient pas de regard ; nous sautions comme pour échapper au diable dans les wagons — les voitures — qui attendaient le moment du départ en tremblant et tressautant. Et puis c’était le démarrage, les portes qui se fermaient dans un terrible claquement, les gens qui trébuchaient en se rattrapant à ce qu’ils pouvaient. Même lorsque les voitures étaient bondées, ma grand-mère s’arrangeait toujours pour que j’aie une place assise, à côté de la fenêtre. Elle était prête à guerroyer pour cela. Elle me hissait sur de terribles sièges de bois si glissants que j’avais toutes les peines du monde à ne pas en tomber. Sous les vitres glacées, il y avait les mystérieuses lettres « C.M.P. » entrelacées dans un blason ; il m’a fallu de très nombreux voyages pour parvenir à les déchiffrer. Je devais probablement tout juste commencer à apprendre à lire. La machine s’engouffrait dans d’interminables tunnels et alors il faisait noir et je croyais que jamais plus nous ne sortirions. Et soudain on arrivait dans une station, la lumière aveuglante jaillissait, le bruit, les portes s’ouvraient avec violence et la foule se jetait sur le quai, renversant les voyageurs qui se ruaient dans la voiture. Ma grand-mère veillait, aux aguets, et soudain happait ma main : « Attention, c’est la prochaine. » On s’approchait de la porte-guillotine, j’empoignais de ma main libre la jambe de ma grand-mère et j’attendais le terrible coup de frein. Et on sautait au-dehors, on fendait l’air pour partir à l’assaut des escaliers, des couloirs, des grilles, et soudain on se retrouvait dehors, dans des rues larges comme des villes entières, c’était merveilleux, j’adorais le métro.

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Photo © MétroPole

Dans la cour de chez Siégel, les gens faisaient la queue. J’avais reçu la consigne de me taire et d’être polie. En même temps. Tout le monde saluait ma grand-mère : « Bonjour Jeannette ! Et qui est cette jeune fille ? » C’était moi. « C’est ma petite-fille, elle vient passer les vacances dans mon pavillon. Dis bonjour, Dominique, il faut être polie. » La queue avançait, ma grand-mère était très connue et tout le monde l’aimait. Elle était chef d’équipe, elle faisait un métier d’homme, et d’ailleurs dans la grande cour où l’on avançait lentement vers une petite cabane plantée en plein milieu, il y avait peu de femmes. Ou alors elles parlaient fort avec un gros accent. On est arrivées devant la cabane, c’était là qu’était distribuée la paie. « Au revoir, Jeannette, bonnes vacances ! »

On a traversé la cour dans l’autre sens, il y avait de grands bâtiments et des pavés, un immense porche et la rue, puis la station de métro. C’était reparti pour un tour de manège.

Ma grand-mère a été « licenciée économique », elle a laissé le taudis de la rue Juillet, que Sousa et ses filles avaient déjà quittée. Mimi venait en vacances à Vélizy, et puis on a grandi, je n’aimais plus aller là-bas, je m’ennuyais, il fallait faire le jardin et je détestais ça. Mon rôle à moi, c’était de planter les radis. Depuis, j’ai presque toujours vécu à la campagne, mais je n’ai jamais rien fait pousser d’autre que des fleurs ou, mieux, des arbres. Jamais rien qui se mange.

Aujourd’hui, j’attends que le printemps se décide enfin à venir, que les nuits anormalement froides désertent pour de bon la plaine de la Garonne. Je veux mettre des géraniums à mes fenêtres. Je suis sûre qu’alors ma vie ira mieux. Le général sera content, et ma maison retrouvera le sourire.

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Vos réactions

 
La maison du général - 27
15 avril 2008 18:34, par brendufat

En vrac :

Fouilla, tu connaissais pas Javogue, cet ébravagé ?

Tu as dû assister aux dernières années des voitures au chiffre de la CMP : la RATP lui avait succédé depuis, tout de même, 1948.

Le général doit être content de sa mémorialiste !

La maison du général - 27
15 avril 2008 18:43, par DB du Jardin

Très franchement, je pensais que les lettres que je peinais tant à déchiffrer étaient bien « RATP ». Mais lorsque j’ai cherché des photos sur Gogole (d’ailleurs, j’ai oublié dans ma précipitation de mentionner la source de la photo, il faut que je m’occupe de ça avant de me faire estrapaner), j’ai trouvé le logo CMP et je l’ai très précisément reconnu. Alors je ne sais pas si c’est ma mémoire qui me joue des tours (c’était quand même dans les années 60, mes folles virées, j’étais encore toute matrue), ou si je roulais dans de vieilles voitures. Cela me semble plausible : les wagons étaient, ça j’en suis sûre, bien dégamaluchés... ;-)

DB_qui_laisse_les_non_Stéphanois_se_débrouiller_avec_la_traduction !

 

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