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Publié le dimanche 30 mars 2008 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 26

30 mars 2008

Il tordait sa casquette entre ses doigts comme un collégien. Embarrassé, presque intimidé, il était venu me dire qu’il avait lu mon récit sur Internet, qu’il maîtrisait mal son ordinateur tout neuf, que ce que j’avais écrit lui avait plu. Il voulait tout simplement me voir, mettre peut-être un visage sur le nom de cette nouvelle habitante du village qui racontait une histoire qu’il connaissait bien. Il était déjà passé, n’avait probablement pas osé s’arrêter pour sonner au portillon, et enfin il s’était décidé. Dansant d’un pied sur l’autre, un peu étonné d’être là, devant moi qui recevais sa visite inopinée comme un cadeau de plus. Tant de gens étaient déjà venus pour me saluer, pour en savoir un peu plus, pour m’apporter leurs propres souvenirs. Hier, c’était lui, avec sa casquette qu’il torturait tout en m’exprimant, avec la maladresse d’un jeune premier, son désir de m’aider, d’une façon ou d’une autre. Il était juste venu me dire qu’il m’avait lue, et il était si touchant.

Car de nous deux, s’il était le plus embarrassé, j’étais sans conteste la plus impressionnée. Comme toujours lorsqu’un habitant de Dieupentale me juge digne d’une visite et prend le temps de faire une halte devant mon portillon. Rares sont ceux que je parviens à faire entrer. La plupart des gens d’ici sont impressionnés par la maison du général. Son histoire, ses fenêtres aveugles depuis tant d’années, ont conféré à cette demeure un statut particulier. D’autres bâtisses du village, pourtant, sont beaucoup plus belles, plus grandes, plus prestigieuses. Mais elles ne sont pas nimbées du mystère qui flotte à l’entrée de ma rue... Depuis trop longtemps, on passe devant ma maison grise, on la voit traverser les générations sans changer, volets clos, et l’on n’en franchit pas le seuil. J’ai acheté un mémorial.

Mon visiteur du jour n’est pas entré ; si je l’avais invité à visiter la maison, il aurait pris la fuite aussitôt. Je n’ai pas commis cet impair, j’ai voulu profiter le plus longtemps possible de sa présence, alors qu’il était prêt à bondir dans sa voiture dont il n’avait pas coupé le moteur. Je le devinais étonné de son audace. Ce fut bien le plus attendrissant des hommages que j’aie reçus, et le regard de mon visiteur me fit oublier la somme des vicissitudes qui me harcelaient sans relâche.

Il pourrait être mon grand-père. Cet ancien receveur des Postes, passionné d’histoire, est considéré unanimement comme la mémoire du village, et même du canton. il habite à l’entrée du bourg, de ma rue on aperçoit le faîte des grands sapins qui ombragent sa maison. Il a publié des ouvrages qu’il évoquait avec modestie, me parlant de ses projets d’écriture, il a tant de choses à raconter, il a tant de connaissances à partager. Il me dit tout cela en se dandinant, s’excusa de me déranger, et je restai là, ne sachant que lui dire, juste capable de le remercier en termes si creux que j’en eus honte. Les mots me manquaient et je l’écoutai parler en affichant un sourire imbécile. Si je l’avais serré dans mes bras, il m’aurait prise pour une folle. Alors je l’écoutais, je l’encouragais à revenir, aussi souvent qu’il le voudrait, mais je crois qu’il ne le fera pas.

« C’est tellement formidable, ce que vous faites, Madame ! » Comment recevoir cela, alors que jamais je ne parviendrai à apprendre, malgré mes efforts, tout ce qu’il sait ?

Les nuages de mars, enfin, s’étaient résolus à laisser place à un beau soleil, et la nature, en toute hâte, s’empressait de boire cette lumière tant attendue. En quelques heures, les fleurs se sont ouvertes, les bourgeons impatients ont éclaté. Dans les cours des fermes, au pied des murets de brique ou dans les prairies au sol encore gorgé d’eau, plantes et bêtes s’enivraient avec délices de cette douceur inespérée. Dans un verger de cerisiers, j’ai voulu photographier les abeilles qui s’étaient soudain réveillées autour d’un amas de vieilles ruches que, de toute évidence, l’apiculteur voulait détruire. Énervés, les insectes s’affairaient en vrombissant pour tenter de remettre leur habitat en ordre. J’ai fait un pas de trop dans l’enceinte de leur domaine... Il me fallut battre en retraite à la quatrième piqûre, poursuivie par un commando de guerrières qui m’accompagnèrent en grondant jusqu’à la frontière. Le temps d’un après-midi, la vie a pris sa revanche sur l’hiver morne qui la muselait jusqu’alors. Je l’ai regardée éclore, le cœur chantant tout le jour du si beau souvenir d’une visite impromptue, d’un regard généreux.

Qu’ai-je donc fait de si « formidable » ? Rien, me semble-t-il, sinon offrir, à ceux qui veulent bien recevoir ce présent, un regard sur l’histoire d’un personnage dont le nom les a accompagnés depuis toujours. Lever, peut-être, un peu de ce mystère autour de la célébrité locale — une célébrité dont on sait si peu de choses. J’ai noirci des pages à poser plus de questions que je n’ai apporté de réponses, mais qu’importe ? Je réalise peu à peu que les lecteurs sont heureux, tout simplement, de me voir rassembler les bribes de souvenirs épars. Je cimente les petites histoires. Les gens de Dieupentale me regardent faire mon œuvre de fourmi en m’apportant parfois quelques matériaux pour compléter l’édifice ; d’autres, plus lointains, souvent inconnus, suivent mon récit avec l’espoir que le prochain chapitre révélera une nouvelle surprise. Et ceux qui ne me lisent pas se moquent de ma lubie, haussent les épaules et découvriront, peut-être, plus tard, une histoire qui les fera rêver, une maison qui les fera trembler, leur propre héros qui leur fera retrouver la candeur de leur premier âge. Ils auront peut-être le bonheur, pour peu qu’ils sachent voir, de rencontrer une photographie où ils croiseront un regard dans lequel ils s’abîmeront, comme je l’ai fait lorsque je reçus la photo de Jean Larroque, sans plus jamais pouvoir s’en détourner.

Découvrir un visage, un si léger sourire, et comprendre sans pouvoir se l’expliquer que la vie qui habitait ces yeux-là ne pouvait qu’être extraordinaire : voici le genre de rencontre qui, assurément, relève du miracle. Pour qu’elle ait lieu, combien faut-il de hasards et d’errances ? Comment comprendre que parfois, l’on soit saisi à tout jamais par ce qui en laisse tant d’autres de marbre ?

Cette femme qui m’avait écrit, il y a quelques mois, au sujet d’un portrait qu’elle avait trouvé dans l’ancienne maison de Guillaume, a croisé elle aussi le regard de Jean Larroque. Après quelques tentatives infructueuses, j’ai réussi à la joindre. Hésitante, elle m’a décrit le portrait. Une photographie aux dimensions imposantes, dans un cadre de belle facture. Je lui ai proposé de lui rendre visite pour voir ce portrait. Elle a refusé... Elle veut venir à Dieupentale, voir la maison, connaître le décor qui vit grandir l’homme dans les yeux duquel elle a plongé sans pouvoir lui offrir aucune résistance. « Je crains de vous paraître étrange, mais voyez-vous, je veux être sûre qu’il sera bien », a-t-elle fini par avouer.

Alors, libérée, elle m’a raconté comment elle avait découvert, trônant magistralement dans ce qui était peut-être la salle à manger de Guillaume, le visage étrangement captivant du militaire. Elle voulait acheter une maison spacieuse, à la campagne. Celle du boulanger fut élue « à cause du portrait ». Elle m’expliqua comment elle eut la sensation que Jean Larroque la regardait, alors qu’elle visitait les vastes pièces où étaient demeurés tous les meubles de la famille. Peut-être l’accompagnait-il dans sa découverte, comme il m’avait suivie lorsque j’avais poussé la porte de sa maison natale.

La maison de Guillaume était trop loin, finalement, du lieu de travail de ses nouveaux propriétaires. Peu après leur arrivée, ils choisirent de la revendre ; les nouveaux acquéreurs n’entendirent pas l’appel de l’officier dans son cadre, et annoncèrent qu’ils allaient se débarrasser des « vieilleries »... Mon interlocutrice ne put se résoudre à abandonner le portrait sous le charme duquel elle restait toujours. Elle s’est postée devant lui, comme je le fais si souvent dans ma rue devant la plaque de marbre : « Général, je t’emmène avec moi ! »

Elle m’a écrit après avoir appris, au hasard d’une recherche sur internet, comment j’avais fait la rencontre du colonial. Elle est descendue au sous-sol où patientait la photographie, trop grande pour trouver place dans l’appartement de ses protecteur. Elle l’a fixé droit dans les yeux et lui a annoncé : « Général, je crois bien que tu vas pouvoir rentrer chez toi. »

Quels sont donc ces fils invisibles qui animent nos vies, nous faisant chavirer dans la plus grande incohérence, pour nous faire aboutir à ce que nous appelons la chance ? Quel pouvoir possède donc le fantôme de Jean Larroque, pour rassembler, alors que les tempêtes de tant d’existences les ont éparpillés sans espoir de retour, les souvenirs de cet homme que tous avaient oublié ? Je crois voir une partie de mon rêve se réaliser. Mais au lieu d’un cousin légitime, c’est une inconnue, aussi étrangère que moi à l’histoire de la famille Larroque, qui détient quelques-une des pièces du puzzle du militaire.

Elle m’apportera le portrait dans quelques semaines. Je me demande s’il ne s’agit pas de l’agrandissement de la photographie que m’avait prêtée Monique Fauconié. Un visage apaisant, serein, un regard captivant, une image qui fait frémir ceux qui savent la voir... Les portraits du général ont-ils tous le même pouvoir ?

Et le photographe fut-il si talentueux qu’il fixa sur le papier l’essence même de cet homme à qui rien ni personne se semblait pouvoir résister ? J’en reviens à mes premières interrogations. Le fils d’Antoine, le gamin de Dieupentale, si doué et intelligent qu’il fût, mais privé d’une naissance prestigieuse qui est d’un si grand secours dans l’ascension de l’échelle sociale, devait son succès à autre chose que son application à se conformer au rôle qui lui avait été confié. Il avait été forcément plus qu’un bon élève, un bon soldat, un bon chef. Même s’il devait posséder quelque talent de meneur, voire de manipulateur, rien ne suffit à expliquer comment il parvint, dans un élan irrépressible, à se hisser au sommet du pouvoir avec une telle aisance. Les compliments sur son livret militaire ne sont pas qu’une suite de bonnes notes rédigées dans le style ampoulé des documents officiels. Le souvenir émerveillé qu’il avait laissé dans la mémoire de sa nièce, qui vécut sans jamais cesser de l’adorer, ne pouvait pas être celui d’un médiocre qui aurait su manœuvrer assez bien pour plaire à sa hiérarchie et éblouir une gamine. Les enfants savent voir au fond des êtres, et trouver la vacuité derrière le panache.

Je n’en doute plus : Jean Larroque exerçait sur tous ceux qui l’approchaient une fascination contre laquelle personne ne pouvait lutter. Un séducteur ? Peut-être. Je préfère croire qu’il était cousu dans l’étoffe des hommes d’exception. Son regard me le dit, comme il le répète avec insistance à cette femme qui viendra, bientôt, accrocher à la place qui est la sienne la photographie qui en captivera probablement bien d’autres après nous.

Avant de raccrocher le téléphone, mon interlocutrice a évoqué d’autres portraits, qu’elle a emportés par scrupule, mais avec lesquels elle ne dialogue pas. Dans le grenier de Guillaume, elle a trouvé des papiers entassés dans des caisses de munitions. Elle est aujourd’hui la dépositaire d’une histoire qui reste à écrire. Ces documents sont-ils des trésors ? Elle l’ignore ; un étrange pressentiment l’a poussée à ne pas les abandonner au sort qui leur était promis : la flamme de l’incinérateur intercommunal ou, au mieux, l’étal d’un vide-grenier. Elle a emporté avant de quitter la maison de Guillaume un tableau représentant une très belle femme... Qui est-elle ? L’épouse de Guillaume, si j’en juge par les photos conservées par Monique Fauconié, n’aurait pas pu trouver tant de grâce, même sous le pinceau du peintre le plus indulgent. Je m’abandonne à l’espoir que le modèle du tableau était Marie Rivière, l’épouse inconnue que la famille a exclue de sa mémoire.

Je vais attendre le jour de l’arrivée du portrait comme une promise le matin des épousailles. Il faut que je vérifie la solidité des crochets qui soutiendront le cadre ; au pire, dans un premier temps, je le poserai sur le piano. Je vais patienter jusqu’à ce moment où me sera dévoilée cette image que je ne peux encore qu’imaginer. Près de Toulouse, dans le sous-sol d’un appartement où il attend tranquillement son heure, le portrait dans son cadre a eu ce matin une petite conversation : « Je vais te ramener chez toi... Je crois que tu seras bien, on saura prendre soin de toi. »

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Image extraite de l'article "Une femme romanesque (2)"