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Publié le mercredi 19 décembre 2007 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 21

19 décembre 2007

Bloquée. Quelle que soit la direction dans laquelle je me dirige pour tenter de faire avancer mes recherches, je me heurte toujours aux mêmes obstacles. Je n’ai plus qu’une issue : me rendre dans les centres d’archives ou de documentation en semaine, et ne pas aller travailler. Comme n’importe quel salarié, je vais bénéficier de quelques jours de congés à l’occasion des fêtes de fin d’année. J’ai pris la précaution de vérifier, en téléphonant tous azimuts, les horaires d’ouverture des différentes administrations. Deux d’entre elles, les archives départementales de Tarn-et-Garonne et celles de Lot-et-Garonne, me seront accessibles ; mais il me faudra jongler : à Montauban, les archives ne seront ouvertes que le 24 décembre, puis fermeront jusqu’au 2 janvier. Si je ne peux pas obtenir, le jour dit, l’ensemble des documents que je souhaite consulter, il me faudra attendre, au plus tôt, jusqu’en mai, ou, plus vraisemblablement, jusqu’en août... Quant aux archives militaires de Vincennes, où se trouve l’intégralité du livret militaire du général, j’ai renoncé.

Mais il est un renoncement plus douloureux auquel j’ai dû me résoudre. Après d’âpres semaines de lutte pour conserver mon travail, j’ai obtenu ce que je souhaitais : la direction du journal a renoncé à me licencier, reculant devant la menace d’un procédure dont l’issue ne lui aurait pas été favorable. Moi qui étais, deux mois auparavant, indésirable, inutile et encombrante, je me vis soudain pourvue de toutes les qualités en vertu desquelles l’on me demandait si j’acceptais de prendre en charge de nouvelles responsabilités à un poste stratégique. Ceux-là même qui avaient décidé de me jeter à la rue me reconnaissaient, sans trembler, une expérience, une polyvalence et une expérience telles qu’ils avouaient ne pouvoir se résoudre à se séparer de moi, qui avais tant de valeur. Je n’ai pas eu la force de dissimuler le mépris qu’ils m’inspiraient, tous, eux qui me disaient en confidence être intervenus personnellement pour éviter l’« énorme erreur » qu’aurait été mon licenciement, voire la « grande perte » qu’aurait représenté mon départ. Je n’ai pas eu l’élégance qu’ils attendaient de moi lorsqu’ils m’avaient mise au ban, je ne leur ai pas laissé croire que j’accordais crédit à leurs piètres discours. Tel un chien acculé, j’ai aboyé ma colère et le dégoût auquel leurs manœuvres m’avaient poussée.

On m’a retiré la malheureuse page d’agenda quotidienne que j’écrivais chaque jour ; mon dernier lien avec le papier, si pauvre et si ténu, est rompu. Me voici à demeure devant un écran d’ordinateur, sélectionnant dans des listes interminables les textes et les photos qui alimenteront le site internet du journal. Je suis rivée à un « back office » où je dois « ranker » des « contenus » qui s’afficheront en « home », et ma responsabilité est de faire en sorte que chacune des « news » affiche des « hits » en hausse constante. La seule joie qui me reste désormais est de réécrire les titres pour apprendre aux journalistes — ceux qui exercent mon métier — que les festivités battent son plein, ou que le foie gras poêlé se prépare en un tournemain. Voilà le lamentable exutoire à la frustration qui est désormais la mienne. Peu à peu, j’endosse la charge de travail de mon supérieur direct, qui me tient désormais sous son joug pour une durée indéterminée, et qui me semble infinie. Je pallie son inculture en baissant le front, au long de journées silencieuses et si lourdes que, le soir venu, je ne parviens pas à réapprendre à sourire lorsque je suis enfin rentrée dans la maison du général.

C’est donc grâce à mon énergie et à mon savoir-faire que j’en suis arrivée là, après avoir brûlé mes dernières forces pour ne pas être congédiée. Il m’a été clairement signifié que, si l’on m’offrait l’opportunité unique de participer à cette grande et belle aventure — la refonte du site du journal, en vue d’en faire le plus grand portail d’information du Sud-Ouest — en raison de la connaissance intime que j’avais de la presse, il me faudrait néanmoins abandonner tout espoir d’obtenir le statut de journaliste. Pas de convention collective pour moi, pas de grille salariale. « L’entreprise admet avoir commis une erreur en voulant se séparer de vous », m’a-t-on dit. « Et il est très rare qu’une entreprise reconnaisse ses erreurs. Ne la poussez pas à bout. » Valoriser l’information, la rendre accessible aux lecteurs, organiser chaque jour l’édition numérique du journal, veiller à la qualité des textes et de leurs titres : il m’est demandé d’effectuer le métier de journaliste, mais il m’est interdit de le revendiquer.

J’avais déjà connu l’ennui, terrible et destructeur, lorsque je mettais en page le journal qui m’employait dans le Cantal. Ne jamais écrire une ligne, sauf pour corriger les textes écrits par d’autres qui répétaient, jour après jour, et malgré mes corrections, les mêmes fautes. Je roulais mon rocher de Sisyphe sans pouvoir envisager d’issue à cette routine qui, lentement, insidieusement, rongeait ma passion pour ce métier que j’avais si ardemment désiré exercer, et où j’avais su si bien trouver ma place, avant, bien avant, lorsque mes articles étaient publiés. C’est si loin...

Monter les pages d’un journal ne se limite pas à tracer des maquettes à l’aide de cette règle particulière que l’on nomme « typo ». Ni à savoir utiliser un logiciel de mise en page. C’est un métier, ou du moins l’un des aspects du métier de journaliste : le secrétariat de rédaction. Un poste-clé où l’on donne corps à l’information, d’où qu’elle provienne. Et les sources sont multiples : dépêches de presse, comptes-rendus rédigés par des correspondants ou, dans les petites communes, par les secrétaires de mairie, communiqués et, bien sûr, articles de journalistes. Toute cette manne doit être vérifiée, ordonnée, mise en forme. Le pouvoir du secrétaire de rédaction peut être redoutable : il peut « descendre » ou au contraire « gonfler » un sujet, en choisissant un mot plutôt qu’un autre pour le titre, en optant pour telle photo plutôt que pour telle autre, en plaçant le papier en tête de page ou, au contraire, « dans le pli »... Pour bien faire son travail, il doit connaître les contraintes et, parfois, les pressions auxquelles sont soumis les rédacteurs ; il doit avoir l’expérience du « terrain » et, parallèlement, savoir se glisser dans la peau d’un lecteur qui ignore tout du sujet en question. Il sait combien peut être désastreuse la juxtaposition d’une publicité pour une discothèque et l’annonce du décès d’un jeune lors d’un accident dû à l’alcool. Il est le dernier rempart avant le départ du journal pour l’imprimerie ; en cas d’erreur, il est tenu pour responsable, au même titre que le rédacteur en chef. Jusqu’à l’avènement de l’ordinateur, et de l’illusoire facilité d’utilisation des logiciels de mise en page, les secrétaires de rédaction étaient des journalistes chevronnés, et cette fonction représentait le plus souvent le couronnement de leur carrière, ou la dernière étape avant l’avènement au rang de chef de rubrique ou de rédacteur en chef. Le secrétaire de rédaction, pour toutes ces raisons, était respecté, reconnu, écouté.

Puis, on admit peu à peu que la plupart des gens, y compris des professionnels de l’écriture, ne maîtrisaient qu’approximativement la langue française. On jugea qu’il était inutile de salarier un journaliste pour qu’il réalise des maquettes sur papier avec son typo, pour qu’ensuite un opérateur PAO fasse la même chose sur un écran d’ordinateur. On décida que le Code typographique, aux exigences si difficiles à satisfaire avec les nouveaux outils informatiques, était devenu inutile. Adieu les espaces fines, les capitales accentuées, les demi-cadratins, les ligatures. On imagina des systèmes contraignant les rédacteurs, professionnels ou non, à écrire des textes dont la longueur était prédéfinie, quel que soit le sujet abordé. On décréta que l’emplacement d’un papier dans la page serait ensuite défini en fonction de sa longueur, et non de son intérêt. On traça des « gabarits », des « cribles », des « masques ». Trois colonnes : un chapô et une photo largeur, titre corps 36. Deux colonnes : titre corps 24 et photo hauteur. Les rédacteurs se virent remettre des ordinateurs portables connectés à Internet, et reçurent pour consigne d’écrire dans l’emplacement qui leur était réservé. Un code correspondant au format de l’article permet aux machines des rédactions de placer les textes automatiquement à l’emplacement prévu, sans autre intervention humaine que l’impulsion d’un doigt sur une touche de clavier : F3, ctrl-v, enter.

Le secrétaire de rédaction n’est pas encore mort ; c’est lui qui appuie sur la touche. Il se donne l’illusion d’être toujours un acteur essentiel dans la fabrication du journal en réécrivant, çà et là, un titre, une légende de photo, un chapô. Lorsqu’enfin il est arrivé au terme de sa carrière, il est remplacé par un jeune fraîchement sorti d’une école de journalisme ou de communication ; on ne sait plus très bien faire la différence entre les deux. La relève découvre le journal, désormais, par la mise en page. Ces jeunes sont pigistes, et parfois signent un contrat à durée déterminée. Puis retrouvent leur statut de pigiste. Rarement, l’un d’entre eux est embauché. Le dernier contrat à durée indéterminée signé pour un journaliste a été conclu il y a presque deux ans. Dans une entreprise de presse qui compte plus de huit cents salariés.

J’ai appartenu à la génération des secrétaires de rédaction qui pouvaient pleinement exercer leur métier. Recevoir la copie brute et la façonner pour offrir aux lecteurs un beau journal, bien monté, avec de belles pages que l’on plaçait tête-bêche sur un mur pour s’en éloigner et vérifier l’équilibre du gris, du blanc, du noir. J’ai maugréé sans fin contre les tics des rédacteurs, leurs retards répétés pour rendre les papiers, leur inaptitude à écrire de bons titres. « Quarante emplois prévus dans la nouvelle zone artisanale », c’est tellement mieux que « Le préfet a inauguré le chantier de la future ZAC ». J’ai fait tout mon possible pour « monter » des papiers qui en valaient la peine, quand bien même ils m’arrivaient sous une forme qui leur laissait peu de chance. Quel plaisir, tout de même, de titrer, en tête de page, « Une nouvelle classe sera ouverte à la rentrée » pour un compte-rendu de conseil municipal où l’info était dissimulée entre les tarifs des concessions au cimetière et les horaires de l’Amicale laïque ! Secrétaire de rédaction, c’est un métier. Un métier de journaliste.

Mais ce journaliste-là n’écrit pas, ou du moins ne signe jamais ce qu’il écrit. Il travaille à heures fixes, ne va jamais à la rencontre des habitants, des usagers, des entrepreneurs, des artistes, des agriculteurs, des retraités, des artisans, des élus, des pompiers, des enseignants. Il s’ennuie. Je me suis longtemps ennuyée, jusqu’à ce jour fatal où la violence d’un collaborateur a explosé, sans aucun signe avant-coureur. Jusqu’à cet instant où je me suis retrouvée dans un commissariat pour déposer une main-courante, ne sachant même pas pourquoi je devais faire cette démarche, suivant aveuglément les conseils d’un délégué syndical qui savait trop bien combien une victime pouvait endosser le rôle du coupable. Jusqu’à cette scène presque irréelle où le policier, apprenant le nom de mon agresseur, s’écria : « Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Celui dont vous parlez est mon ami d’enfance, et je vais lui téléphoner tout de suite pour tirer ça au clair. » Jusqu’à l’humiliation quand les deux copains, réunis dans le bureau où je tremblais en pleurant, les bras marqués de bleus, se donnaient la réplique :

— Tu vas pas croire ce qu’elle raconte ? Elle dit n’importe quoi, elle a buté sur une chaise et j’ai voulu la rattraper !

— Allons Madame, soyez raisonnable, serrez-vous la main et retournez travailler... Dis donc, tu vas au match samedi ?

Le monde de la presse quotidienne est un curieux univers où l’on entre en rêvant et où l’on comprend, peu à peu, qu’il n’est qu’un mirage. Une entreprise de presse est bâtie sur un modèle économique si obsolète que plus rien, aujourd’hui, ne peut être imaginé pour tenter de la sauver. La plupart des rédacteurs de ces journaux sont des correspondants qui, pour toute rémunération, n’ont droit qu’au remboursement de leurs frais kilométriques, selon un barème qui n’a pas évolué depuis des lustres, et à un abonnement gratuit. Les plus productifs d’entre eux perçoivent un forfait scrupuleusement maintenu sous le plafond de calcul des cotisations obligatoires : si ces travailleurs de l’ombre devaient verser des charges à l’Urssaf, toute leur rémunération y passerait. Les flots d’étudiants déversés par centaines chaque année sur le marché par les écoles de journalisme se massent aux portes des rédactions pour obtenir la « correspondance » d’un quartier ou d’un village. Ils remplacent avantageusement l’instituteur à la retraite, l’ancien commerçant ou l’épouse de l’agriculteur : ils ont été formés aux techniques d’écriture journalistique, et même si leur orthographe est déplorable, même si leur culture générale est lamentable, ils sont efficaces et infatigables. Ils espèrent, autant que je l’ai espéré moi-même, avoir un jour le privilège d’exercer ce métier pour lequel ils croient être nés. Comme je l’ai cru. Ils sont prêts à tous les sacrifices, tous les efforts, et parfois toutes les bassesses. Les plus tenaces, les plus flatteurs, les plus présents, les plus ambitieux finissent, de temps en temps, par être embauchés. Ceux-là deviendront un jour les cadres qui présideront aux destinées de ces entreprises qui prennent l’eau de toutes parts et recruteront, à leur tour, de jeunes ambitieux, sans scrupules, qui s’affolent autour de l’aura du journalisme comme des papillons autour d’une lampe. Les autres demeureront pigistes, payés à la tâche, ou auront peut-être la chance d’entrer dans un petit journal dont le lectorat est si fidèle que la tempête qui ébranle la presse écrite les secoue à peine. Ou bien ils se résoudront à travailler pour le service Communication d’une mairie ou d’une grande société.

Et peu à peu, les journaux apprennent à se passer de journalistes. Ils tentent d’atteindre l’équilibre financier en ne gardant dans leurs effectifs que les techniciens et les commerciaux. Les organes d’information deviennent des supports de communication, où les articles emballent les encarts publicitaires. Ces publicités qu’ils tentent de vendre désormais sur internet, développant des sites sur lesquels tout est fait pour attirer le plus grand nombre possible de visiteurs. On recrute à prix d’or des experts en marketing et des informaticiens. Mais pour remplir ces sites dans lesquels seront affichées des nuées de publicités animées, clignotantes, intrusives, il faut encore de sombres intervenants qui ne fournissent plus d’information, mais produisent du contenu. Je suis aujourd’hui de ceux-là. Je suis un mal nécessaire dont on n’a pas pu se défaire, du moins pour le moment. Je suis une secrétaire de rédaction chevronnée qui vérifie, qui ordonne et qui met en forme, et à qui l’on dénie sa fonction. « Vous n’êtes pas journaliste, vous animez le contenu. »

Des stagiaires m’entourent et me secondent ; dans trois ou quatre mois, s’ils ont donné satisfaction, ils signeront un CDD. Et à la première occasion, dès que ce sera possible, quand le nombre de « hits » sera jugé irrévocablement trop faible, on me convoquera à nouveau dans la grande salle dont la porte s’ouvre avec une empreinte digitale. Les anciens stagiaires qui auront atteint le terme de leur contrat seront remplacés par de nouveaux stagiaires, et un jour, dans cinq ans, dans dix ans, le journal sera vendu à un industriel de l’automobile ou un magnat de la finance.

Je suis bloquée. Contrainte d’aller travailler et de subir, chaque jour, chaque heure, chaque seconde, la négation de ma qualification, de mes compétences, de ce fameux « savoir-faire » pour lequel je suis moins payée qu’un journaliste stagiaire première année. Je dois résister dans ce climat délétère, sans aucun espoir de retrouver un jour ce métier à tout jamais perdu pour moi et pour lequel je crois toujours être née. Je suis un tonnelier que l’on obligerait à fabriquer des barriques qui fuient ; un militaire que l’on contraindrait à perdre une guerre ; un charpentier réduit à échafauder des toits qui s’effondrent. Je suis tout cela à la fois, jusqu’à la fin de cet épisode de ma vie qui s’étend devant moi, morne et froid, et s’achèvera par mon éviction, tôt ou tard. Je résiste en défiant ces puissants qui ne rêvent que de m’éliminer. C’est ainsi que je parviens à rester debout.

— C’est terrible, Dominique, vous avez vu ? Les stats ont encore baissé !

— Eh oui, on viole moins de gamines en ce moment, c’est dur. Mettez des photos de femmes à poil, ça fera du clic...

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Image extraite de l'article "À vous de juger"