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Publié le lundi 10 septembre 2007 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 15

10 septembre 2007

Cela fait deux mois et demi, maintenant, que j’habite ici. Si peu de temps, finalement. Quelques semaines, brèves et intenses, et j’ai l’impression d’être là depuis bien plus longtemps. Nous avons pris des habitudes, des rituels se sont mis en place, nous évoluons dans ces murs comme si nous y avions toujours vécu. Les travaux poursuivent leur cours, et j’ai toujours ce sentiment que rien n’avance, que nous n’en verrons jamais la fin. Dans la pièce à vivre, Philippe achève de poser le plancher. Les découpes, le long des murs, lui donnent du fil à retordre, et il est allé aujourd’hui acheter deux scies - deux ! L’une pour les angles, l’autre pour les grandes longueurs... Les dépenses que nous engageons, l’un et l’autre, donnent lieu souvent à des discussions où l’impatience et la fatigue s’expriment sans ménagement.

Et pourtant, bien que le plus grand désordre continue de régner, tant dans la maison que dans la cour, nous avons réalisé une bonne part des travaux les plus urgents. Les tommettes du sol de la cuisine sont posées, et le mobilier est en place. La chambre de Romain a été repeinte, et tous les parquets à l’étage ont été poncés et vitrifiés. Les meubles de mon fils, qui à seize ans dormait toujours dans sa chambre de bébé, sont arrivés avec beaucoup de retard, mais enfin, ils sont en place, à l’exception d’une bibliothèque que l’on devrait nous livrer dans quelques jours. Mon bureau, dont le carrelage a retrouvé un superbe éclat, commence à prendre forme, et je n’ai plus besoin, chaque soir, de transporter mon ordinateur pour le poser provisoirement sur un coin de table. Le week-end dernier, j’ai enfin pu nettoyer le hall, où s’accumulaient cartons vides, emballages disparates, outils et matériaux. Le couloir désormais semble bien vide, alors qu’il y reste encore une bibliothèque destinée au salon, l’énorme buffet de la cuisine, quelques vieux meubles de bureau et la cage des perroquets, que l’on ne sait où placer. Nous avions prévu de leur bâtir une volière, sous le préau près du pigeonnier, mais le temps nous a manqué, et le climat exécrable de ces dernières semaines nous a contraints à travailler, plus souvent que nous l’aurions voulu, à l’intérieur.

Aujourd’hui, deux pièces sont pratiquement achevées. Deux pièces seulement... À l’extérieur, les débris s’accumulent : chaque voyage à la déchetterie représente une perte de temps, alors qu’il y a tant à faire. Les jours raccourcissent, nous ne pouvons plus travailler le soir, après le repas. À toute vitesse, l’automne arrive, et le plombier n’a pas encore installé la chaudière, nous ne nous sommes toujours pas occupés de l’isolation, nous n’avons pas démonté la porte d’entrée pour la repeindre. Il nous faudra, pour cela, attendre le printemps. Les perroquets, dont Philippe ne tolère plus les cris, devront passer l’hiver avec nous.

Deux mois et demi, c’est si court. J’ai renoncé à défricher le jardin, et je sais qu’il ne me reste que très peu de temps avant que les feuilles, sur les arbres fruitiers, ne tombent. Il faut que je repère les branches mortes, que j’identifie les arbres tant qu’ils ne sont pas entrés dans l’hiver. Je devrai former les pruniers, mais veiller à ne pas tailler trop sévèrement les pommiers. Soulager les pêchers des gourmands, dont le diamètre est parfois plus important que celui du porte-greffe. Débroussailler et tronçonner sans commettre d’erreur : en serai-je capable ? Les arbres, abandonnés depuis si longtemps, et après avoir connu une année désastreuse qui les a épuisés, pourront-ils supporter l’indispensable toilettage auquel je vais les soumettre ?

Chaque soir, lorsque je reviens de Toulouse, Philippe et moi faisons le tour du jardin. Les pêches, qui ont été privées du soleil et de la chaleur nécessaires à leur maturation, sont insipides ; les poires sont atteintes d’un mal qui les fait flétrir et tomber juste avant qu’elles soient mûres. Les figues tombent par centaines au pied des arbres, et de la multitude des fruits qui pourrissent dans l’herbe trop haute émane une odeur d’alcool écœurante. Je me demande quel usage pouvaient bien faire les anciens propriétaires de ce verger, qui produit tant de fruits qu’aucune famille ne pourrait en venir à bout, même en confitures, même pasteurisés, même séchés. Peut-être l’ancien occupant n’était-il motivé que par le simple plaisir de faire pousser des arbres, et la fierté de les voir produire des fruits à profusion, lui offrant ainsi la récompense de ses soins.

Dans le jardin comme dans la maison, chaque jour, je mesure la somme du travail qui nous attend encore. La satisfaction de pouvoir enfin disposer de mon bureau, ou de voir Romain installé dans sa nouvelle chambre, ne suffit pas à me rendre le courage qui me manque. Chaque matin, lorsque je bois mon café entre les piles de parquet à poser et les sacs de colle, puis que je sors en me frayant un passage entre les câbles électriques et les vieux cartons, je pense que je vais passer une longue journée loin de cette maison où je ne pourrai pas me rendre utile. Je reviens le soir en ayant le sentiment d’avoir perdu mon temps ; j’admire le travail réalisé en mon absence par Philippe, et malgré moi mon regard se pose sur le plan de travail qui n’est pas carrelé, sur les portes qui ne sont pas repeintes, sur les meubles qu’une épaisse couche de poussière a recouvert depuis la veille, sur le tas de planches qui a encore grandi dans la cour... La fatigue me gagne alors, et rares sont les moments où j’apprécie le bonheur d’être dans cette maison que j’ai si ardemment désirée.

Je me fais le reproche de ne jamais apprécier l’instant présent, de vivre continuellement dans une insatisfaction qui ne m’abandonne que rarement. D’avoir toujours, au fond de moi, plus ou moins vivace, la sensation qu’il manque quelque chose pour que je baisse la garde. Je vois bien, dans le regard des quelques visiteurs qui sont entrés chez le général, que la maison a déjà pris fière allure depuis notre arrivée, même dans le fouillis des travaux. De temps en temps, des promeneurs s’arrêtent dans la rue pour lire la plaque de marbre ; cachée derrière mes rideaux, je les regarde découvrir la vie hors du commun de Jean Larroque, et je me sens gagnée par un sentiment de fierté qui, après coup, m’amuse. Une petite fierté que rien ne justifie, et que l’on pourrait même juger stupide. Cette maison est la mienne, j’y vis et j’ai découvert bien des choses sur ce militaire dont chaque Dieupentalais, peu ou prou, se sent familier.

Pour que je savoure enfin le fait d’occuper cette demeure, il me suffit d’évoquer le souvenir du général. Tout, au fond, n’est qu’une question de regard. Et alors je peux imaginer les prochains mois, les prochaines années, lorsque nous aurons terminé ces travaux que nous n’avons entamés que depuis une poignée de semaines. Deux mois et demi, ce n’est rien, c’est le début de toute une vie que nous allons vivre ici, dans le jardin que nous aurons aménagé, dans la grande cuisine qui ouvrira sur une cour claire et vaste. Débarrassée des arbustes qui l’encombrent et empêchent la lumière d’entrer dans la maison, elle formera une esplanade débouchant sur le bananier — que Philippe a baptisé « Arthur » — et offrant un point de vue délectable sur la source ruisselant doucement jusqu’au fond du verger, longeant l’allée ombragée formée par les arbres. Quelques mois d’efforts suffiront pour atteindre ce but ; que représentent-ils, après une longue année d’attente ?

Lorsque nous habitions à Saint-Romain, dans cette vieille ferme que nous avions rebâtie de nos mains, nous avions toujours des projets pour embellir notre maison. C’était une fermette, très ancienne, qui avait appartenu jadis à un domaine démantelé au fil des générations. Certains bâtiments avaient été démolis, d’autres avaient été bâtis par les propriétaires successifs. Lors de notre arrivée, la ferme était entourée d’une cour étroite et sombre. La maison était appuyée contre une grange appartenant à un agriculteur qui, un jour, voulut la vendre. Nous achetâmes la grange et le terrain, quelques centaines de mètres carrés encombrés d’appentis à demi effondrés. Petit à petit, nous avons reconstitué l’essentiel de l’ancien domaine, et notre petite ferme, prolongée par la grange que nous avions aménagée, était devenue une confortable maison à laquelle, lorsque nous en éprouvions le besoin, nous ajoutions une pièce. Il nous suffisait pour cela de percer une fenêtre ou une porte. L’agencement des pièces était un peu étrange, toutes n’étaient pas au même niveau. Nous vivions dans un dédale que nous avions aménagé au fil des étapes qui avaient marqué notre vie : une nouvelle chambre pour accueillir le petit Romain, un bureau installé pour que je puisse confortablement exercer mon métier de journaliste et archiver les documents que j’accumulais alors, une salle réservée aux trois chiens, débouchant sur des chenils extérieurs, avec des trappes qui leur permettaient d’entrer et sortir à leur guise, sans salir la maison par temps de pluie. Nous avions fait pousser cette ferme autour de nous comme une seconde peau, un cocon qui nous ressemblait et où chacun se sentait bien. Des années de travail, rythmées par les agrandissements, les aménagements, les améliorations, les modifications ; jamais achevée, cette maison était en évolution permanente. Toujours à l’ouvrage, nous étions chez nous, pleinement. Un sentiment que nous n’aurions pas éprouvé si nous avions confié à des artisans le soin de réaliser le travail à notre place. Chaque mur, chaque ouverture, chaque pavé dans la cour, nous en connaissons le poids, l’histoire et les secrets. Nous connaissions, dans toute son intimité, le moindre recoin de cette ferme bâtie il y avait plus de 250 ans. Les murs en pisé et les poutres maîtresses de la charpente avaient traversé les siècles ; nous les avions investis, restaurés, soumis à nos exigences, imaginant alors que nous y demeurerions toujours.

Aujourd’hui, la ferme de Saint-Romain est vendue. Avec le sapin du premier Noël de Romain, qui doit mesurer plus de vingt mètres. D’autres habitent désormais dans mon bureau qui autrefois était une étable, dorment dans ma chambre qui fut une réserve à foin, mangent dans ma cuisine aménagée là où autrefois les anciens fermiers avaient bâti leur chambre. J’ai su, le jour où j’ai quitté Saint-Romain pour aller travailler à Aurillac, que je n’y reviendrais jamais. En quelques secondes, j’ai renoncé, sans douleur, sans regret, à toutes ces années que nous avions passées à construire notre vie. Je partais, confiante, vers un autre avenir ; une promotion professionnelle qui ne pouvait alors que constituer une étape dans une ascension dont je ne doutais pas. J’aimais tellement mon métier, j’étais tellement sûre de pouvoir l’exercer avec toujours le même enthousiasme, la satisfaction permanente d’être à ma place, donnant le meilleur de moi-même et recueillant chaque jour le bonheur de vivre de ma passion.

Et me voilà, au terme d’une lente et inéluctable dégringolade dont je ne pourrai probablement jamais me relever, fraîchement installée dans la maison du général. Recommençant, comme autrefois, à bâtir, façonner, transformer. Un nouveau départ, de nouveaux espoirs, des attentes inédites. Mais cette fois-ci, je n’ai pas une vie entière devant moi. Il n’y a plus d’enfant à naître, mais un adolescent qui bientôt partira suivre sa propre route. Il n’y a plus de perspectives professionnelles, mais juste l’urgence de trouver un emploi, quel qu’il soit ; avec un peu de chance, je ne perdrai pas celui que j’occupe aujourd’hui, la perspective d’un conflit semblant inciter mes employeurs à ne pas me congédier à l’issue de ce contrat infect qui arrive bientôt à son terme. Un contrat qui me tient, depuis deux interminables années, sous le joug d’une menace permanente, me contraignant à courber l’échine, à accepter d’effectuer des tâches que, lorsque j’étais moi-même employeur, je n’aurais pas confiées à un stagiaire. Un contrat qui autorise les abus de pouvoir et qui nie la valeur du travail, réduisant le salarié à une forme de servage moderne. Un contrat qui peut s’arrêter demain, peut-être, et me renvoyer, traînant à mon pied le poids d’une carrière ratée, dans la masse des chômeurs passés d’âge, dont l’expérience est un handicap plus qu’un atout, prêts à accepter n’importe quel salaire, n’importe quel emploi, pour espérer être choisis à la place d’un débutant sortant de l’école.

Dans cette nouvelle maison qui avait commencé par soulever en moi des flots de nostalgie, faisant resurgir la part de rêve qui m’avait permis de traverser une enfance amère et triste, je recommence. J’ai perdu la force, la folie même qui avaient animé les premières années de ma vie d’adulte. Comme en ce temps-là, je n’ai confié aux artisans que les tâches dont, Philippe et moi, nous ne pouvions pas nous acquitter. Un maçon est venu faire tomber un mur, un plombier installe le chauffage central. Pour tout le reste, nous avons voulu faire en sorte que cette belle maison, flanquée de son bananier et hantée par son fantôme, devienne la nôtre, comme celle de Saint-Romain. Nous trempons les mains dans la colle, nous les enduisons de plâtre, nous nous exténuons marteau en main, nous prenons possession des vieux murs, des sols plus que centenaires, de la terre, des poutres et des pierres usées par toutes les générations qui ont vécu là avant nous. Nous avons perdu la force, la folie s’est évanouie, les rêves mêmes ont terni, mais nous recommençons.

Cela pourrait être merveilleux ; cela devrait l’être. Mais cette fois, malgré l’énergie, malgré cette rage qui m’anime et me force à avancer, malgré cette obsession que j’ai, depuis toujours, de vouloir construire, réaliser quelque chose qui me survivra, je ne sais pas pourquoi je fais cela. Insidieusement, l’idée lancinante que mes actions sont inutiles, vaines et stériles assombrit ces instants fugaces où, observant les passants qui déchiffrent la plaque de marbre, je laisse le bonheur monter en moi. C’est comme une conscience, diffuse et tenace, qu’il est trop tard, désormais, pour que le chemin de ma vie accède où je l’aurais souhaité. Et alors la fatigue, pesante et sombre, vient tout balayer, si forte que même le glorieux fantôme de Jean Larroque ne peut la vaincre.

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Vos réactions

 
La maison du général - 15
16 septembre 2007 19:00, par Lacoste Hubert

Merci pour cette belle lecture que vous nous offrez.mais ont sans un peu de déprime dans ce chapitre 15, je crois Marie Honorine un peu fatiguée tous ces travaux d’aménagement ext...nous avons connu tout cela en d’autres temps.Un peu de repos et sa ira mieux demain, comme dit la chanson.Courage,et avec ce beau temps que nous offre le mois de septembre on ne peut pas tomber dans la déprime à DIEUPENTALE...

 

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Image extraite de l'article "Petite histoire briardière et mycologique"