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Publié le mardi 28 août 2007 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 14

28 août 2007

Monique Fauconié, l’arrière petite-nièce de Jean Larroque, habite loin d’ici aujourd’hui, à Nice, mais elle revient fréquemment visiter sa mère, qui vit de l’autre côté du village, avenue du Général-Larroque. Non loin du canal, cette grande bâtisse est devenue la demeure familiale en 1913, après que Lucien, l’un des frères du militaire, a eu vendu la maison natale. Au fil de mon entretien avec Monique, j’ai appris que le village était parsemé de maisons Larroque. Les membres de la famille se sont installés ici et là, se sont déplacés, et inexorablement se sont éteints. Le seul Larroque porteur du nom encore vivant réside à Toulouse : c’est un petit-fils d’Émile, le plus jeune frère du général. Ironie du sort, le fils d’Émile, neveu du militaire, est mort il y a quelques mois à peine. Il semble qu’il ait gardé, même à un âge très avancé, toute sa lucidité ; le rencontrer aurait été pour moi un moment d’une valeur inestimable.

Le patronyme Larroque est l’un des plus répandus du Sud-Ouest. Il est parfois décliné selon différentes orthographes : Roques, La Roque, Laroque... Des villages portent ce nom partout dans la région. Un nom si répandu que lorsque je trouve un Larroque, au cours de mes recherches, je n’ai aucune certitude d’avoir affaire à l’un des représentants de la famille dieupentalaise. J’avais déjà été confrontée à cette difficulté quand j’avais entamé ma quête, trouvant sur internet une foule de militaires homonymes de mon général.

Ma rencontre avec Monique allait peut-être m’aider à mieux connaître cette famille et son histoire. J’espérais qu’elle me donnerait des détails sur la vie du général, son mariage, ses parents... En attendant l’heure d’aller sonner à sa porte, j’ai relu les quelques notes que j’avais jusqu’alors rédigées en me basant sur mes observations au cimetière : il s’agissait des seules données fiables dont je disposais, avec le certificat de naissance et, depuis quelques heures, ces photos qui m’avaient tant émue.

Monique Fauconié est une femme mince et énergique, d’une cinquantaine d’années. Elle avait préparé sur la table de la salle de séjour un cartable d’où s’échappaient pêle-mêle d’innombrables photos. J’étais venue avec Philippe, comptant sur lui pour m’aider plus tard à me souvenir de tout ce que m’aura dit mon hôtesse. La femme est enseignante, et a l’habitude de mener une discussion. Souhaitant avant tout gagner sa confiance et ne pas rompre le fil de sa mémoire qui se déroulait devant moi, je renonçai à la questionner de façon trop précise, la laissant évoquer des souvenirs qui lui venaient par vagues. Parfois, le flot semblait s’interrompre, perturbé par un détail qui tardait à se préciser. Puis il reprenait. Lentement, j’appris à connaître la famille Larroque, par le biais des souvenirs accumulés au fil des générations.

Triant les photos, Monique racontait. Dans le désordre, revenant en arrière, bondissant dans le temps, prenant des chemins de traverse. Parfois, elle se trompait, réfléchissait et tentait de rendre à chaque personnage son identité, son métier, son destin.

Tout ce qu’elle sait, elle le tient de sa grand-mère Jeanne, la fille de Lucien. Une grand-mère dont elle fut très proche, et avec qui elle avait commencé à trier et annoter les photos de famille. Jeanne nourrissait une admiration sans bornes pour son oncle le général, qui était toujours parti aux quatre coins du monde, et qui revenait nimbé de l’aura de l’aventurier. Sa nièce avait seize ans lorsqu’il s’est effondré sur le quai de la gare. Le dernier souvenir qu’aura gardé l’adolescente d’alors aura été celui d’un héros passé dire au-revoir à sa famille avant de prendre le train, puis le bateau, vers des destinations qu’aucun habitant de Dieupentale ne pouvait imaginer. Jeanne a grandi et vécu avec le souvenir de l’oncle adoré, puis l’a transmis à sa petite-fille, qui à son tour me parlait en examinant les visages fixés depuis si longtemps sur les clichés.

Monique me racontait volontiers cette histoire, mais je sentais confusément que ma curiosité la dérangeait, tout comme l’intérêt pour le général de Fabien Delbecq avait commencé par m’intriguer et m’irriter. Je comprenais que « mon » général était, surtout, l’un de ses aïeux, un trésor familial que l’on se transmet d’oncle à nièce, de grand-mère à petite-fille, un lien qui ne s’est jamais rompu depuis ce dernier jour de décembre 1921. Un orgueil innocent que l’on évoque avec une pointe de fierté. Mon général a une famille, qui n’est pas la mienne, et dans laquelle je faisais irruption sans même pouvoir vraiment expliquer pourquoi. Le simple fait que j’aie acheté la maison de la rue Basse m’offrait, certes, une entrée en matière, mais pour aller plus avant dans l’intimité de cette lignée, il me fallut me montrer persuasive. Monique était un peu amère : elle avait rêvé d’acheter cette maison. Déjà, l’an dernier, une autre demeure de la famille avait été vendue sans qu’elle puisse l’acquérir. Désormais, il reste la maison de Lucien, dernier bastion qu’il faudra, un jour, partager avec trois frères qui semblent moins attachés qu’elle à la légende familiale. Fort heureusement, cette légère amertume ne portait pas ombrage à la bonne volonté de mon interlocutrice, qui s’abandonnait au plaisir de se remémorer les heures qu’elle avait passées avec son aïeule à visiter l’histoire des Larroque.

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Lucien Larroque, à la moustache blanche, frère du général (env. 1950). © Coll. descendants Larroque

J’ai découvert avec Monique que Lucien, fils d’Antoine et d’Anne, négociant en pailles et fourrages, fut longtemps conseiller municipal de Dieupentale. Après son mariage avec Catherine Roudès, il resta avec toute la famille dans la maison de la rue Basse jusqu’au jour où il acquit la grande maison près du canal, où il disposait de la place nécessaire pour bâtir les hangars destinés au stockage du foin. Les Larroque le suivirent dans sa nouvelle demeure. Les péniches toutes proches et la voie de chemin de fer contiguë représentaient des atouts de poids pour ce commerçant qui faisait des affaires avec la France entière. La gare n’est qu’à quelques dizaines de mètres de là ; le général a quitté la maison, vigoureux et souriant, peut-être pressé, et il est mort une poignée de minutes plus tard. Il venait juste d’embrasser son frère et sa nièce aimante.

Le fils de Lucien, Jean, tint une scierie qui fut plus tard remplacée par la forge dont il ne reste rien aujourd’hui ; son portrait montre un jeune homme robuste aux traits déterminés. Sa sœur Jeanne épousa un habitant du village voisin de Bourret, où elle tint un commerce. Sur sa photo de mariage, Jeanne a l’expression rêveuse d’une jeune fille dont l’enfance fut bercée par les récits de voyage qu’aucun auteur de roman n’aurait pu lui narrer si bien que son oncle. Son premier chagrin d’amour la frappa avec la dernière cruauté, et il lui fallut attendre, longtemps, que sa petite-fille un jour lui demande de lui raconter qui était le général.

Guillaume naquit deux ans après Jean Larroque. Mais de lui, on ne sait rien. Il ne figurait pas sur les photos qui couvraient désormais toute la vaste table. Il était boulanger, et son magasin était près du carrefour, là où lui succéda plus tard une boucherie. Aujourd’hui, il ne subsiste du commerce que quelques carreaux de faïence sur la façade d’une maison d’habitation. La boulangerie actuelle est juste en face, de l’autre côté de la route qui mène à Monbéqui. Si la famille n’a pas transmis le souvenir de Guillaume, ses descendants qui vivent aujourd’hui à Marseille en ont peut-être connu l’histoire.

De son mariage avec Élisabeth Margarit, naquirent Roger et Renée. Roger épousa Paule Bailly, mais le couple n’eut pas d’enfants. Monique se souvient bien de Paule, tout comme de « tonton Jean », le frère de Jeanne. Renée, quant à elle, convola avec un professeur de biologie qui fit carrière à l’université de Marseille. Elle eut un fils qui exerça la même profession que son père, et dont la veuve vendit une autre maison Larroque de Dieupentale.

Cette maison est en bas de ma rue ; elle se dresse à l’angle de la rue Cassessole. Une superbe bâtisse de briques, imposante et élégante, dont la vente fut négociée au grand désespoir de Monique, il y a environ un an. « Rendez-vous compte ! », s’exclama la Niçoise. « Ils ont vendu cette maison à des gens qui n’étaient pas intéressés par ce qu’elle représentait, et encore moins ce qu’elle contenait... J’ai récupéré tout ce que j’ai pu, mais c’est si peu... » Dans cette grande demeure, qui ne faisait plus qu’office de maison de vacances pour les Marseillais, étaient restés les meubles de la famille. « Cette maison était magnifique, à l’intérieur », racontait Monique. « Elle avait gardé tout le charme du début du siècle. » Je passe chaque jour devant la maison, et j’imagine facilement qu’elle a dû être décorée dans le même esprit que la mienne, ou que celle de la famille Lesort. « Les gens qui l’ont achetée ont voulu garder les meubles, prétendant qu’ils étaient sensibles à leur beauté. Et ils se sont empressés de tout vendre à des brocanteurs ! » Monique s’insurgeait, et je sentis tout le poids de son regret. Subitement, je me souvins de l’armoire qui était en vente, il y a de cela quelques mois, sur un site d’enchères en ligne. Les mécréants, non contents d’avoir abusé les héritiers en prétendant aimer l’atmosphère de la maison, avaient exploité le souvenir du général pour en faire un argument de vente. « Très belle armoire ayant appartenu au général Larroque », précisait l’annonce en ligne. Mais cette armoire avait appartenu à Antoine et Anne, à Guillaume, à Roger et Renée... Pour le coup, je partageais la colère de l’arrière petite-nièce. Les biens de la famille, ceux qu’elle rêvait de rassembler dans la maison de sa mère, de sa grand-mère, de son arrière grand-père, avaient été dispersés au gré d’enchères sur internet.

Bon sang, moi qui ai retourné tous les débris gisant dans les dépendances écroulées, sous les combles, au fond du vide sanitaire, pour trouver une bricole, n’importe quoi évoquant le général. Tout était là, à quelques dizaines de mètres plus bas dans la rue, en face du veuf aux chevaux, juste derrière la maison Lesort.

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"Tonton Jean" et sa mère, Catherine Roudès. © Coll. descendants Larroque

Trouvant une nouvelle photo de tonton Jean, Monique sursauta : « Il a eu un destin étrange, lui aussi... » Une histoire un peu embrouillée qui, probablement, se raconta à mots couverts et à voix basse dans la famille. Jean, bon vivant, fréquentait la guinguette près de la gare. Celle où les mauvais esprits d’aujourd’hui voudraient que mon général ait succombé. Il aurait eu, également, maille à partir avec les impôts... Bref, Jean était un gentil garçon, mais ne faisait pas la fierté de la famille, contrairement à son illustre oncle. Puis un jour, il tomba sous le charme d’une intrigante, la femme du meilleur ami du mari de Jeanne. À ce stade du récit, je m’amusai de l’aisance avec laquelle Monique jonglait entre les branches de l’arbre généalogique. Cette histoire était la sienne, c’était sa mémoire, sa richesse. Sans prêter attention aux efforts que je fournissais pour la suivre dans les méandres de la chronologie familiale, elle poursuivit son récit. Jean partit avec cette femme, et sans que je comprenne très bien comment, ni pourquoi, il se trouva enrôlé dans les services secrets. Le couple mystérieux partit au Maroc, en Nouvelle-Calédonie... Et c’est ainsi que tonton Jean, le noceur invétéré, vint aux côtés du plus jeune général de France occuper une place de choix dans l’imaginaire familial : celle de l’espion.

Avec un sourire, Monique avoua que cette version de l’histoire était celle qui circulait dans la famille, fâchée avec l’étrange Jean à la suite d’une histoire d’héritage. Une pompe à sulfater brisa les liens familiaux. « Des gens dans le village m’ont dit qu’en fait cette femme était très bien, qu’elle avait reçu la Légion d’honneur... » Elle serait toujours vivante à l’heure actuelle ; elle résiderait à Valence-d’Agen. Mais personne, parmi les descendants Larroque, n’ira vérifier.

Mon hôtesse retrouva les photos qu’elle avait prêtées la veille à l’internaute qui les avait scannées pour moi. Le général côtoyait sur la table ses frères, ses neveux et nièces, ses belles-sœurs... J’essayai, un peu sournoisement, d’évaluer l’attachement de l’arrière petite-nièce envers le personnage héroïque, en lui racontant que je le considérais comme « mon » général, ce que n’apprécia pas mon interlocutrice. Tranquillement, je poursuivis la conversation en évoquant l’avenir probable du militaire, que j’imaginais accédant au sommet du pouvoir.

Monique, je m’en suis rendue compte au fil de notre longue discussion, en sait moins que moi sur la carrière du colonial. Elle en a l’image idéalisée que lui a léguée sa grand-mère ; elle est aujourd’hui le dernier maillon d’une chaîne qui a transmis le souvenir d’un homme devenu un mythe. Moi qui n’ai jamais, à aucun moment, évoqué le passé de ma propre famille avec mes parents, je réalisai que le général, avant d’être un grand homme, avait été simplement un homme aimé des siens, qui fit la fierté de ses proches, dont une enfant attendait impatiemment chaque escale pour se faire raconter le monde et ses merveilles. Jean Larroque était un fils, un frère, un oncle, un cousin. Pour Monique et sa famille, il n’était pas tant un militaire qu’un voyageur, « quelqu’un qui n’était jamais là », et dont chaque apparition dans le village faisait la joie de tous. Jean Larroque était attaché à tous ces gens autant qu’ils l’aimaient, et jamais il n’oubliait d’apporter des souvenirs qui comblaient de bonheur ceux à qui ils étaient destinés. Des poupées de porcelaine rapportées de Paris, venues se perdre en Tarn-et-Garonne sous le regard émerveillé de petites filles qui n’auraient jamais osé rêver tant de beauté. Des cornes d’antilopes qui ornent toujours les murs de la maison de Lucien. Des boîtes à thé venues du Tonkin. Monique était convaincue que le général était souvent allé au Tonkin. J’ai appris, quelques jours plus tard, qu’il ne s’y était jamais rendu, et que son départ pour Saïgon devait être son premier voyage en Asie du Sud-Est.

Bon fils, frère loyal qui ne manquait pas de rendre visite à sa famille entre deux voyages, l’idole de la jeune Jeanne était parée des plus grandes vertus humaines. Droit et intègre, bon et compatissant, doux et honnête : un tel homme, selon Monique, n’avait aucune chance de réussir en politique. Il aurait terminé sa carrière de militaire, aussi brillamment qu’il l’avait toujours conduite, mais il n’aurait pas voulu exercer le pouvoir. Le général était un homme pur qui n’aurait jamais accepté de se prêter à la moindre compromission. Pour étayer ses dires, Monique se référait aux valeurs qui avaient régi la vie de chaque membre de la famille, et dont elle avait reçu l’héritage. Ces principes qui avaient cours dans les familles rurales, à qui une vie honnête et difficile, sans artefacts, conférait cette « noblesse d’âme » évoquée par la Niçoise, et que je reconnus immédiatement, pour l’avoir rencontrée chez de nombreux paysans, dans la Loire, où j’avais vécu si longtemps. Une droiture simple et digne, celle des petites gens fières, malgré les innombrables drames qui rythmaient leurs pénibles vies, de conduire leur existence le plus honorablement possible. Le général était né dans une telle famille, et avait débuté sa vie dans le culte du travail et du mérite. Des valeurs que Monique reconnaissait à tous les membres de la famille qu’elle avait côtoyés. Comment Jean Larroque aurait-il pu acquérir, même loin de chez lui, même couvert d’honneurs et de médailles, la fourberie et l’esprit manipulateur nécessaires à l’ascension au pouvoir suprême ?

Je n’ai pas osé objecter que, quels que soient leurs parcours et leurs idéaux, les chefs devaient nécessairement être animés par une ambition hors du commun, et que le général avait été un grand chef. J’ai également préféré taire ma conviction qu’en dépit des probables compromissions, les plus grands de ces chefs, élus ou nommés, ne pouvaient poursuivre leur ascension que parce qu’ils remportaient l’adhésion du plus grand nombre, et que pour cela ils devaient impérativement posséder des qualités humaines remarquables, et un charisme exceptionnel. Charisme dont le général était pourvu, et qui avait laissé dans la mémoire familiale un souvenir inaltérable.

J’étais venue chez Monique Fauconié pour qu’elle m’enseigne ce qu’elle savait, non pour lui asséner quelques certitudes que rien ne venait appuyer. Elle m’offrait l’une de ses plus grandes richesses, et je n’avais pas le droit de ternir, si peu que ce soit, l’aura de son général, dont l’empreinte marque chaque parcelle de la grande maison au bord du canal, au moins aussi intensément que de celle que j’ai achetée, par hasard, par chance, et sans aucun mérite.

La petite-fille de Jeanne est fière de son histoire, et sait qu’elle détient là un trésor que nul ne peut aliéner. Sortant une grande photo du cartable, elle la retourna lentement, avec une légère déférence : « Ça, c’est le général qui reçoit la Légion d’honneur, à Montauban. » La photo est impressionnante, tant par son format que par la solennité de l’instant qu’elle a immortalisé. Dans la vaste cour d’honneur de la caserne, des centaines de militaires sont au garde-à-vous autour d’un groupe d’hommes ceinturés d’écharpes. Le plus grand d’entre eux se tient droit dans une position impeccable. Jean Larroque a déjà reçu beaucoup de décorations, comme je l’ai appris quelques jours plus tard. Mais cette-fois, si près de son village natal, dans son pays, probablement en présence de sa famille, il dut vivre l’un des instants les plus émouvants de sa brève vie.

« Vous voulez la voir, sa Légion d’honneur ? » Je suis restée sans voix, pendant quelques secondes. Monique me faisait là le cadeau extrême. Jamais je n’avais vu la moindre décoration, militaire ou non. J’ignorais que cette croix d’émail était si belle. Un véritable objet d’art, délicat et ouvragé avec la plus grande finesse. J’ai photographié la médaille ; j’étais tellement impressionnée que j’ai oublié de la retourner. J’ai tenu brièvement dans le creux de ma main la Légion d’honneur de Jean Larroque, et je l’ai précipitamment reposée, terrifiée à l’idée de l’érafler, tant son aspect la faisait sembler fragile. Avec Monique, je me suis étonnée que cette décoration soit restée dans la maison. Pourquoi n’avait-elle pas été remise à sa femme ?

Une femme que mon interlocutrice se refusa à plusieurs reprises d’évoquer. Le général fut marié si brièvement que son épouse n’a laissé aucun souvenir dans la famille. Elle fut oubliée dès que son mari s’écroula en attendant le train qui devait les emmener tous deux. Je soupçonne qu’elle ne fut jamais acceptée, et qu’elle ne revint jamais à Dieupentale après les funérailles. Monique ne connaissait pas son nom, ne savait pas que le mariage avait été si bref. « On ne sait pas qui elle était... On n’a jamais su », répétait-elle lorsque j’évoquais Jeanne Rivière. Si elle a eu un enfant du général, ce qui est peu probable, la famille d’ici n’en a jamais rien su. Une étrangère qui s’en retourna chez elle.

J’ai enfin quitté Monique en emportant plus de quinze photos, jurant de les rapporter immédiatement après les avoir scannées. Deux heures plus tard, je revins lui rendre les précieux clichés, et elle m’assura qu’elle tenterait de me faire rencontrer son cousin de Toulouse. Celui dont le grand-père était le plus jeune frère de Jean Larroque. Cette rencontre n’aura pas lieu avant plusieurs semaines, probablement, voire plusieurs mois.

Mais je me sentais si pleine des souvenirs que je venais de recevoir ; j’avais tant appris, sinon sur la carrière du militaire, du moins sur la trace indélébile qu’il a laissée dans le cœur de ses descendants. En regardant les photos, cette après-midi là, Monique s’est promis de construire enfin l’album qu’elle avait projeté de réaliser pour ses quatre neveux et nièces. « Pour qu’ils sachent où ils vont, je veux qu’ils sachent d’où ils viennent... »

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Cérémonie de la remise de la Légion d’honneur à Jean Larroque, à Montauban. © Coll. descendants Larroque
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Vos réactions

 
La maison du général - 14
29 août 2007 22:32, par Pomme

Superbe, DB.

Cette famille a la chance d’avoir son histoire si joliment écrite. Trop nombreux sont les souvenirs qui partent avec les anciens, alors que leurs vies quotidiennes étaient émaillées de ce qu’est la « petite histoire »

Mon père est en train de réunir une somme colossale d’informations sur la famille de ma mère, réunionnaise depuis le XVIIº et au fil des pages, apparaissent des noms de professions disparues, des noms de lieux et de gens, parfois quelques photos ou bien des manuscrits, entre planteurs de canne à sucre et quelques enseignants ou agriculteurs.

Il a fait la même chose pour sa propre branche paternelle et là on assiste à la montée en puissance d’une famille de petits bourgeois, ruinée par de mauvaises affaires et des investissements plutôt mal réussis. La branche maternelle de ma mère, qui lui a valu une enfance digne de David Copperfield, se perd dans les limbes... Car mon père n’est pas encore prêt à se retrouver des racines au cœur d’une souffrance personnelle qu’il traine depuis des années.

Travailler sur la généalogie d’une famille qui n’est pas la sienne est beaucoup plus aisée que de travailler sur la sienne propre, surtout quand il y a « des cadavres dans les placards »

Lorsque j’étais prof d’anthropologie, je demandais à mes étudiants de monter un arbre de leur famille (ou d’une autre) pour les inviter à questionner les anciens, à s’intéresser aux premiers arrivés dans ce petit pays d’Amérique centrale, à comprendre les raisons qui rendent ce pays et sa population si différents des pays voisins.

Et j’ai eu des résultats étonnants : des étudiants m’apportant des généalogies où n’apparaissaient que les branches masculines, depuis le XVIº (une fille originaire d’Oman), une autre avec 2 arbres : la version de sa mère et celle de sa grand-mère, très expurgée (on ne parle pas des enfants des domestiques et du maître), une autre qui a découvert que son grand-père, quelques mois avant de mourir avait décidé de reconnaître les 63 enfants qu’il avait eu au fil des ans dans les communes avoisinantes, tout en restant auprès de sa femme et de ces 2 ou 3 rejetons légitimes. Encore un autre, d’origine sicilienne qui m’expliquait que depuis un siècle, sa famille était fâchée à mort avec une autre, pour une histoire d’amour très mal vue sur le bateau qui les amenait de Palerme ou de Messine. La dispute continue et a parfois des résurgences étonnante dans la vie quotidienne du pays, sans que l’on ne sache plus pourquoi.

Sans parler du Libanais, fugueur de la justice de son pays, qui arrivant dans son havre nouveau, et ne comprenant pas l’espagnol, dit simplement « Beyrouth » croyant que le douanier lui demandait d’où il venait, alors qu’on lui demandait son nom. Il sortit alors de la douane avec un papier tout neuf qui lui donnait une nouvelle identité et un nouvel avenir : Beirute…

Mais je parle, je parle....

La maison du général - 14
3 septembre 2007 22:33, par DB du Jardin

Désolée Pomme d’avoir mis tant de temps à répondre... Je suis un peu à la rue en ce moment.

Ce qui est curieux, c’est que je ne sais rien de ma propre famille, sauf ce que j’en ai vu moi-même. Et je n’ai vraiment pas envie de savoir. Ça ne m’intéresse pas du tout, et contrairement à l’adage, je crois que si je veux arriver à avancer un peu, il vaut mieux que je ne sache pas d’où je viens. Le peu que je sais n’est franchement pas glorieux.

Par contre, l’histoire des autres m’intéresse beaucoup plus. Probablement parce que je ne suis pas impliquée. Et là, avec la famille Larroque, je suis tombée sur un gisement d’exception ! De quoi faire tourner la moulinette à idées à plein régime. Et comme tes étudiants, c’est pour moi une façon d’aborder l’histoire, d’apprendre des choses nouvelles, bref de me cultiver (oh ! le gros mot !).

Cela ne m’étonnerait pas beaucoup que ton père tombe sur des noms qui me sont familiers, à moi, dans ses recherches, si elles le mènent du côté de Roanne. Alors que nous ne sommes pas du tout originaires de la Loire (nous y sommes arrivés par accident quand j’avais 9 ou 10 ans, mon père est Breton d’origine italienne et ma mère est Parisienne avec des racines dans la Sarthe), on a été surpris de trouver un véritable essaim de Bardel, surtout du côté Haute-Loire. À Saint-Romain-les-Atheux, dans le Pilat, il n’y a pratiquement que de ça. Brrr...

Du côté de Roanne, on a découvert également qu’il y avait des flopées de Bonnabaud : c’est le nom de mon grand-père maternel. Je crois que c’est de ce côté-là qu’il y aurait eu dans mon ascendance un évêque, qui aurait fini la tête sur la guillotine. Mais ça, c’est ma mère qui l’a raconté un jour, et ce qu’elle dit est tout sauf fiable.

Bref. Si ça se trouve, la Pomme, on est cousines, dis donc !

Pour ce qui est de la généalogie du général, je ne vais pas creuser la question plus que ça. Je trouve que cela n’a pas de grand intérêt en soi. Ce qui m’interpelle en revanche quelque part au niveau du vécu, c’est de savoir comment, dans une famille de petits artisans, qui parlaient occitan (probablement) et devaient à peine savoir lire et écrire (pour les hommes, les femmes devaient être analphabètes), comment donc a pu pousser ce général qui a quand même fini... je vous livre un scoop, cramponnez-vous... qui a fini, disais-je, secrétaire de cabinet de Clémenceau. Ouais. C’est ça qui fait que je veux tout savoir de la vie du général et de sa famille : comment un gamin, à cette époque, au fin fond de la France profonde, pouvait échapper à sa naissance, sans télé, sans accès à la culture, sans ordinateur, sans WiFi, sans même un dictionnaire à la maison, sans parents pour surveiller les devoirs. C’était possible, même si, peut-être, c’était rare.

La maison du général - 14
4 septembre 2007 22:33, par Umanimo

Souvent ces enfants étaient « repérés » par l’instituteur. Il leur était possible d’obtenir des bourses pour poursuivre leurs études au delà du certificat qui marquait alors pour la plupart des gens la fin de l’école et le début de la vie active. C’est à dire à ... 12 ans

UMA

La maison du général - 14
10 septembre 2007 22:36, par DB du Jardin

Umanimo a écrit :

Souvent ces enfants étaient « repérés » par l’instituteur. Il leur était possible d’obtenir des bourses pour poursuivre leurs études au delà du certificat qui marquait alors pour la plupart des gens la fin de l’école et le début de la vie active. C’est à dire à ... 12 ans

UMA

Voui, l’arrière petite-nièce l’a confirmé : sa grand-mère lui a raconté que c’est l’instituteur qui a repéré le petit Jean qui travaillait bien à l’école.

En ce moment, j’épluche les journaux de l’époque. J’y ai vu des convocations d’examens pour les élèves boursiers : ils devaient réussir des concours pour obtenir leur bourse. Les plus méritants pouvaient recevoir une aide pour poursuivre leur scolarité ; c’étaient des élèves « gratuits », que la République prenait en charge. Aujourd’hui, pour être dans le coup, on appelle ça « l’ascenseur social »... sauf que ça marche beaucoup moins bien. Je suis convaincue que c’est dû au fait que la notion de « mérite » a complètement disparu. Valoriser les meilleurs est devenu suspect. Pire, être meilleur (plus doué, plus rapide, plus apte, etc.) est très mal perçu, et le bon élève (bon salarié, et même bon chef, tiens) a toutes les peines du monde à se faire accepter par les autres. L’important aujourd’hui est de ne pas sortir du lot. Ou alors de se distinguer en faisant le guignol, en se montrant rebelle, en faisant « tout péter »...

DB_mais_je_m’égare,_je_m’égare...

La maison du général - 14
11 septembre 2007 22:37, par Umanimo

Tu as tout à fait raison : les bons, les rigoureux sont vus comme des emmerdeurs. Je le vois tout le temps au boulot où je suis obligée de m’excuser d’être rigoureuse en disant en plaisantant que je suis maniaque. Encore que je ne suis pas la seule dans le labo, heureusement. Dans le labo à côté il y a une fille, c’est la seule à être rigoureuse et elle a été convoquée par son chef pour lui dire qu’elle faisait chier tout le monde. Ca donne envie de bosser !

UMA

La maison du général - 14
2 septembre 2008 12:29, par larroque

vous avez realise un tres beau texte sur le general larroque , bravo . vous voulez avoir plus de renseignements sur la grande famille larroque et ses origines , il vous faut taper dans google larocque puis ensuite cliquer sur le grand livre des familles larocque families hystory book . bonne lecture et encore bravo pour votre site meilleurs sentiments didier larroque

La maison du général - 14
2 septembre 2008 23:30, par DB du Jardin

Larroque —> Merci pour votre visite. J’avais déjà parcouru votre site, vous pensez bien... Mais mes Larroque à moi n’ont aucun lien de parenté avec les vôtres ; ils sont simplement originaires du Sud-Ouest, comme la plupart des porteurs de ce patronyme très courant ici !

 

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Image extraite de l'article "Arthur a les pieds violets"