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Publié le dimanche 6 mai 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 9

Mon roman d’amour gît sous le lit. Sa bosse frôle les mailles du sommier détendu. Quand je dors, ma couche concave effleure sa convexité, comme deux parenthèses qui se tournent le dos. Je ne l’ai pas jeté, je ne sais pas pourquoi. Il m’a suivie à Saint-Étienne ; non que je refuse de m’en séparer, mais j’ai peur que Karine tombe dessus. Grande sœur n’a jamais eu de scrupules à visiter mes tiroirs. Elle retrouve dans mon fouillis ses propres souvenirs, le bazar adolescent plein de trésors qu’elle a finalement banni de son bureau d’étudiante douée.

Elle avait eu un journal intime. C’était un banal cahier, semblable à ceux qu’elle utilisait au collège ; il passait inaperçu, glissé entre Sciences naturelles et Grammaire. Je l’avais surpris, un soir, pas hasard, alors qu’il était ouvert sur le lit de Karine partie chercher quelque-chose à grignoter dans la cuisine.

Grande sœur a toujours été très appliquée, méthodique ; le hasard et la fantaisie n’ont jamais eu de place dans son univers, fût-il le plus intime. Je jetais un œil distrait : la date en haut à gauche, une ligne blanche. « Cher cahier » virgule, une ligne blanche. « Aujourd’hui, je me suis disputée avec ma meilleure amie. Tu es le seul, mon cher cahier, à comprendre mon chagrin. Personne d’autre que toi ne sait... »

— Si jamais tu en parles à qui que ce soit, je te tue.

Grande sœur ne plaisantait pas. Jamais je ne lui avais vu le visage aussi dur. Le cahier fermé en claquant avait disparu parmi les autres, incognito. Elle m’aurait vraiment frappée, j’en suis sûre, le désespoir et la rage se mêlaient dans son doux regard de blonde sage et sans mystère.

J’avais fui de sa chambre, sans un mot, l’œil bas, et l’on ne s’était plus regardées pendant des jours.

Ma propre chambre, en revanche, est régulièrement visitée. Karine s’amuse, et mon père inspecte. Il a fini par comprendre que grande sœur n’était pas une moucharde. Il a quand même eu du mal à admettre que son aînée soit capable de mentir à son père pour protéger l’autre. Mais ces visites dans mon espace privé sont absolument nécessaires.

— Avec toi, il faut toujours se méfier. Tu nous en fais voir de toutes les couleurs. Pourtant on te prive pas… Ma parole, tu as le vice en toi.

Ma mère avait retrouvé, bien cachés derrière les piles de linges, les billets de banque qui disparaissaient régulièrement du portefeuille de Pap’. Les billets de cinquante francs, de vingt francs : des petites coupures. Je pensais que ça se verrait moins. Je ne m’attaquais pas aux pièces : Pap’ savait toujours exactement combien de monnaie il lui restait. Du reste, il n’aimait pas la ferraille et s’arrangeait pour en avoir le moins possible. Il la confiait à Maman, qui la refilait à la boulangère ; mais là, pas de hold-up possible, le porte-monnaie de ma mère tintait en permanence dans la grande poche ventrale de son tablier.

À treize ans, j’avais amassé un petit pactole, après des semaines de patientes moissons dans la fortune paternelle. Je comptais les billets, je les aplatissais soigneusement, surtout les coins, toujours cornés, et je les rangeais, tous dans le même sens. Je ne dépensais pas cet argent. Je le conservais, soigneusement, je le comptais. Peu à peu, ce paquet de billets était devenu encombrant. Il me désignait, irradiait à travers les pulls et la porte de l’armoire. Je guettais mon père quand il enfilait son veston. D’un geste machinal, il soupesait toujours la poche pendante dans laquelle se trouvait son portefeuille. J’avais peur qu’il le trouve plus léger que d’habitude.

Il s’était étonné de ne pas retrouver un billet de vingt francs : il l’avait sûrement utilisé, sans s’en souvenir. Il s’inquiétait, la mémoire lui jouait des tours, il était persuadé d’avoir cinquante francs, il avait eu l’air malin, au moment de payer. Heureusement qu’il avait son carnet de chèques. Puis il s’était mis aux aguets, pour découvrir qui, parmi ses ouvriers, venait piquer ses sous dans le camion. Bredouille, il s’était résolu à ne pas quitter son veston.

Je suivais l’enquête de Pap’ comme on lit un thriller : j’avais peur de tourner la page, je redoutais un terrible rebondissement. Je restais tranquille quelques jours, le temps que Pap’ pense à autre chose, et je glissais mes doigts tremblants dans sa poche. J’avais la technique, je ne tâtonnais pas, je reconnaissais les billets au toucher : les petites coupures sont plus molles, crissent moins sous l’ongle. C’était le dernier, je m’arrêterais après. Je dormais mal, j’avais hâte d’arriver à la fin du polar, il fallait que l’action se dénoue, je suffoquais.

Maman avait, la première, émis l’hypothèse que l’une des filles était peut-être à l’origine de la disparition des billets. Pap’ avait rugi, alors que Karine et moi plongions les yeux sur nos genoux, la même expression coupable sur nos deux visages. Mon père ne pouvait pas avoir engendré des voleuses. Il ne nous manquait rien, si on avait besoin, on n’avait qu’à demander, on ne nous avait jamais dit non. C’était vrai. L’œil de Pap’ m’examinait. Moi, l’autre, l’insolente, la paresseuse, pas très propre, qui avais déjà cassé le bras du petit cousin, qui ouvrais le courrier, j’étais bien capable de lui faire un mauvais coup ; ce ne serait pas le premier. Mais pas ça, non, quand même. Pas voler son propre père.

Maman avait finalement exploré ma chambre. Sans rien dire. Elle avait attendu mon retour de l’école, en larmes. J’avais immédiatement compris.

— Tu te rends compte, pourquoi tu fais ça ? Je suis obligée de le dire à ton père. Je suis obligée. Ça va lui filer un coup. Ma pauvre fille, pourquoi tu fais ça ?

Pauvre Maman. La honte, le remords me retenaient d’aller poser sur la joue le baiser qui s’échappait de mes lèvres. À la maison, les bisous ne soupirent, discrets, furtifs, que pour Noël et les anniversaires, à la remise des cadeaux, pour dire merci. On ne se touche pas, chez nous. On ne s’effuse pas. Pendant longtemps, petite, j’embrassais fougueusement mon oreiller avant de m’endormir, blottie dans mes bras.

— Pleure pas, Maman.

Mes yeux trempés me brûlaient étrangement. Au fur et à mesure que mes pleurs, en écho à ceux de ma mère, enflaient, mes larmes tarissaient, et mon ventre remontait pour écraser mes poumons. Au bout de la panique, tremblante, je me découvrais les yeux secs.

— Pourquoi tu fais ça…

Mon père n’avait même pas crié. Il était épuisé. Il avait, dans un long, interminable monologue, extirpé mot à mot toute la déception, tout le dégoût que je lui inspirais. J’étais sa croix, il avait enfanté une erreur. Je restais glacée, assise sur mon lit, je lui tournais le dos. Indifférente : le polar était fini, le suspens était tombé, finalement c’était une histoire qui ne valait rien.

Il avait été décidé que je devais apprendre, par le travail, la valeur de l’argent. Mon père m’avait emmenée à l’Amicale, et avait négocié mon premier salaire. Chaque mercredi, chaque samedi, chaque dimanche, je lavais les verres des boulistes. Je devais rembourser tout l’argent que j’avais volé, je devais, en rentrant, déposer dans la main de mon père le prix de l’affront. Je lavais sa colère dans l’eau de vaisselle.

Un soir, enfin, j’avais effacé ma dette. J’avais gagné, plus lentement qu’en le volant, le montant du butin retrouvé dans mon armoire. Mon père avait rangé l’argent, et n’avait rien dit. J’ai continué à rincer les rouges limés. Les grandes vacances venaient juste de commencer. J’avais ramené l’argent, mon père l’avait pris. Tout l’été, j’avais travaillé, et Pap’ avait recueilli mon salaire. En septembre, il m’avait donné un petit carnet rouge :

— Tu vois, quand on est honnête, on a tout à y gagner.

J’avais passé des heures à scruter mon livret de Caisse d’épargne. Deux lignes, en haut de la première page, attestaient des deux versements effectués par Pap’. J’étais riche de huit cent trente et un francs. J’ai arrêté de laver les verres, j’entrais au pensionnat, à Montbrison, je ne revenais que le samedi midi pour repartir le dimanche soir. Le carnet rouge n’est jamais ressorti de mon tiroir.

L’habitude a été prise, épisodiquement, de perquisitionner ma chambre. On y a trouvé un test de grossesse, que j’avais acheté pour voir, pour être au courant. La boîte était jolie, elle contenait des petits flacons de plastique transparent, cristallins. C’était dommage de pisser dedans, j’avais plutôt envie d’y mettre des perles de verre multicolore. On a trouvé aussi les cigarettes d’une copine à qui sa mère avait interdit de fumer, j’étais receleuse. On a découvert deux lettres cachetées, dont j’avais déchiré les enveloppes, dans lesquelles mes profs se plaignaient de mon comportement inadmissible.

Progressivement, les visites se sont espacées. Malgré moi, je vieillis.

La vaisselle poursuit mes cauchemars. Je plonge pour fuir mes tempêtes. Aujourd’hui, l’image de Stef se tord dans les bulles grasses, au fond d’un restaurant du centre-ville. J’accomplis le travail du deuil en frottant la porcelaine.

J’attends l’ouverture de la Fête du livre avec une étrange fébrilité. Le journal annonce la venue de centaines d’auteurs, il y aura des prix littéraires, des concours de nouvelles, des jeux de lettres, des tables rondes et des dédicaces. L’immense chapiteau blanc est monté, il brille, encore vide. Autour de lui, les camionnettes des libraires s’affairent. Des cartons entrent, lourds. La nuit, des vigiles aux chiens muselés arpentent la place de l’Hôtel-de-Ville, veillant sur les milliers de romans qui dorment.

Je me demande à quoi ressemble un écrivain. Un vrai, dont le roman d’amour a été publié. Je l’imagine le visage un peu sombre, le cheveu brun et épais, la frange longue. Je lui crois l’œil vif, perspicace, le front intelligent, les mains fines et très blanches, des mains d’artiste. Je le pressens humain, bon, chaleureux. Il connaît les souffrances de l’âme, il les décrit si bien. Je le sens viscéralement solidaire des délaissés, des mélancoliques, des solitaires, des filles voleuses de leur père, des amoureuses sans espoir, des plongeuses qui dorment sur des quarts de pages scotchés, bosselés. Il est beau.

On a déroulé les tapis rouges sur les trottoirs, sous les arcades de la mairie, autour du bassin de la place Jean-Jaurès. On a pendu les pavois au-travers de la Grand-Rue. Tout est prêt, tout est neuf, c’est beau, dans l’attente.

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Image extraite de l'article "Le paradoxe de Mansonville"