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2 commentaires

Publié le dimanche 15 juin 2003 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 7

-Salut.
-Salut.

Il a mon rectangle blanc. Recollé, reconstitué, ressuscité. Mon roman ressemble à un soufflé, un quatre-quarts, un chapeau chinois. Les trois cent vingt-six épaisseurs de scotch, croisées au milieu, lui donnent un gonflant curieux, avachi sur les bords. Stef a tout remis dans le bon sens, il a pris et lu les mille trois cent quatre épaves de ma détresse. Ses yeux n’expriment rien, je ne devine pas ce qu’il pense.

Il me tend le paquet fagoté :

-Je te ramène ton roman.
-Merci.
-Tu descends ?
-J’arrive.

Je ne sais pas quoi faire du manuscrit. Je l’ai écrit en cachette. Stef devait en avoir la primeur, lui seul devait apprendre sa naissance, l’aboutissement de tous mes efforts, le fruit de toute ma peine. Mon premier acte non manqué. Ma première parole. Personne dans la maison ne connaît son existence, je ne veux pas qu’ils sachent. Surtout pas mon père. Mes conneries. Je vais le descendre, le remettre dans sa poubelle, blotti au fond, cuve grise, couvercle vert. Avec tout son ruban adhésif. Blessé, sparadrap, attelle ; il ne tient pas debout.

Et puis j’ai peur. Stef. Il n’avait pas l’air heureux de me voir, il est monté, il m’a demandée, mais j’ai bien vu dans son attitude, dans son regard, j’ai bien senti dans sa voix qu’il s’agissait d’une entrevue polie. Professionnelle. Rendez-vous avec monsieur Stef à son bureau, première marche devant la porte du bas. Ponctualité et tenue correcte exigées.

Je le rejoins sur le trottoir. La température a chuté de quinze degrés en quelques jours. Stef souffle de la fumée et de la buée, il est enveloppé d’un halo grisâtre. Un léger crachin glacial balaie le parking luisant. Le vent du nord souffle en rafales. La nuit n’est pas encore tombée, elle vient, pâle, le jour sombre recule. On reste debout, adossés à la porte : on ne peut pas s’asseoir sur les marches mouillées.

Mon roman d’amour m’encombre, je le pose, par terre, entre nos quatre pieds. A l’envers. Stef regarde se consumer sa cigarette.

-Ça a bien marché, ton stage ?
-T’es au courant ?
-Ton chef de service, c’est un copain à moi. On était ensemble au lycée.
-Je le voyais pas si jeune.

Stef sourit. Il ne sait pas encore, pour ses cheveux qui tombent. La calvitie, ça donne un coup de vieux.

-Il m’a dit que tu bossais pas mal.

-Vous avez parlé de moi ?
-Non, mais il est venu boire un pot l’autre jour, il t’a vue par la fenêtre. Il a dit : "Tiens, c’est la stagiaire". C’est tout, tu sais, ça faisait un moment qu’on s’était pas vus, on a parlé de plein de trucs.

Godiche. Depuis qu’on m’a ramenée entre deux képis, je n’as pas pris un sou de jugeote. Tout de suite le cœur qui s’emballe, je crois qu’on me voit, je m’imagine dans les conversations entre mon chef et l’homme que j’aime. Je me vois : mal foutue, pas de poitrine, toujours dix douze boutons sur les joues, le front et le menton. Les cheveux raides. Les épaules qui tombent. Je bafouille tout le temps, j’ai la voix nasillarde et les oreilles décollées. Je suis pas gâtée. Mal partie, et en plus je gaffe, je claque les portes, j’abandonne avant d’avoir fait quoi que ce soit. Ils n’ont pas parlé de moi. Ils m’ont vue accidentellement, parce que par hasard j’ai traversé leur champ de vision. Ils regardaient autre chose à ce moment-là, ou ils ne regardaient rien. Mais ils ne me regardaient pas, moi.

Je suis une interférence.

Je pousse du pied les trois cent vingt-six pages contre la porte. Je me laisse glisser, et je m’assieds accroupie sur mon roman d’amour. Les fesses au sec. Isolées du ciment froid.

-Bon, écoute, je voulais te dire quelque chose, et puis il y a eu ta grand-mère, et j’avais pas mal de boulot en ce moment. Mais il faut tirer ça au clair.

Stef a l’air impatient. Il paraît même un peu embarrassé. Il est obligé de faire quelque chose qui lui déplaît, sale corvée, mais bon, faut le faire.

-Tu sais, t’est une chic fille, je t’aime bien... ta sœur aussi elle est sympa. Plus sensée que toi, c’est sûr. Mais t’es pas obligée de lui ressembler.

Ressembler à Karine : mon antithèse. Elle le jour, moi la nuit. Tiens, Stef, parles-en à Gérald, tu vas voir. Demande-lui si il changerait pour la petite sœur. Tu seras pas déçu. Il te répondra du tac au tac, les mêmes mots que ceux que tu vas prononcer bientôt. Parles-en aussi, pendant que tu y es, à Pap’. Dis-lui : je t’échange la grande contre une autre petite. Tu vas le voir, mon père, nous regarder tour à tour, Karine et moi. Tu liras ses yeux posés sur elle, puis sur moi. Sur sa fille, et sur l’autre. Ma mère, encore, tu auras du mal à voir la différence. Maman a l’amour équitable. Elle ne m’a jamais laissée tomber.

-Tu es venu pour me parler de ma sœur ?
-Mais non, tu vois, tout de suite tu te braques. T’as un drôle de caractère, ça va te poser des tuiles un jour. Non, j’aime bien tes parents aussi. Ils sont serviables, y a rien à dire. Je vous aime bien tous, c’est ça que je voulais te dire. Toi aussi. Mais faut pas que tu t’imagines des trucs. Enfin... Ton roman, c’est bien, j’ai été content de voir que tu étais allée au bout, ça m’a surpris. Mais ça me gêne, tu comprends... T’as écrit des choses, enfin, tu parles de moi, je suis obligé de t’arrêter, tu comprends ?

Je ricane. Je toussote. J’enfonce un peu plus mes fesses dans mon rectangle blanc.

-Est-ce que tu comprends ce que je veux te dire ?

Je l’agace. Stef est empêtré. J’ai presque l’impression de mener le jeu, moi, avec mon silence. Je l’oblige à me regarder, à m’attendre, je le force à attendre que moi je lui parle. J’exerce, en ce moment précis, un pouvoir sur Stef.

-Je crois que t’es un peu folle.

Je ne réponds pas. Je n’ai rien à dire. Désillusion, c’est lui qui pilote, il m’emmène face au miroir où je vois mon image au fond de lui.

-Ce que tu éprouves pour moi, je suis flatté, ça me touche, je sais que tu es sincère, mais il faut que tu arrêtes. Ça fait combien de temps que tu es aux Mésanges ? Six, sept ans ?
-Cinq ans.
-C’est ça. Eh bien ça fait cinq ans que tu me colles. Tu es tenace, comme fille. Je t’ai pourtant jamais encouragée. Mais t’as pas l’air de comprendre. Tu es une copine, c’est tout. Moi, j’ai ma vie, j’ai mes amis, j’ai mon boulot. J’ai mon univers, t’es pas dedans. Ça me fait mal de te dire ça comme ça, tu sais. Mais tu vas trop loin. J’en peux plus. Fous-moi la paix !

Les yeux secs. Je me noie dans l’air humide. Stef frotte machinalement de la semelle, il m’énerve, il fait du bruit. Frrac, frrac, son jean au genou en frottant fait dzinn, dzinn. La flotte qui tombe.

-Arrête de bouger comme ça, tu me saoules.
-Faut pas m’en vouloir. Tu l’as cherché, avoue. Mais ce serait con de se fâcher, non ?

Se fâcher ? Pourquoi ? Si je me mettais à le haïr, s’en rendrait-il compte ? Ma haine lui pèserait-elle autant que mon amour ? Se fâcher... Quelle importance. Je suis humiliée, rouée, niée. Je me lève. J’attrape mon quatre-quarts amer. Il pèse lourd. Incongru.

-Qu’est-ce que tu vas en faire ?
-J’en sais rien. Tu l’as lu ?
-Quand j’ai vu le titre, j’étais bien obligé. Tu avais l’air complètement folle quand tu l’as jeté. Tu sais, j’ai cru que t’allais faire une connerie. Tu y as pensé ?

Non. Moi, je croyais que la mort allait venir d’elle-même, qu’elle résulterait de ma douleur. Je croyais que la vie s’arrêterait quand il n’y aurait plus rien à vivre, comme un réveil qu’on aurait oublié de remonter. Comme Mémé. Je croyais que la mort passerait, comme ça, chercherait un peu dans les coins et nettoierait ce qui serait devenu inutile. Elle a un balai sur l’épaule.

-Ça va ?

Stef est gentil. 25 décembre, c’est son anniversaire dans pile deux mois. Il faut acheter un cadeau à Karine. Je rentre. Le paquet reste pendu au bout de mon bras. Handicap, poids mort. Je vais dormir.

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Vos réactions

 
Chapitre 7
17 avril 2008 17:48, par Gondolfo

au hasard des pages collées de guingois, une bien belle naissance :)


Voir en ligne : http://thegondolfotravellerpoetclub...

Chapitre 7
17 avril 2008 18:00, par DB du Jardin

Merci Gondolfo ! Ta visite me comble d’aise... ;-)

DB_depuis_le_Scotch_a_jauni !

 

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