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Publié le mercredi 11 juin 2003 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 6

Karine s’agite. Elle gesticule, inutile, encombrante, assourdissante. Elle parle, moulin sans fin, sa voix sautille en drôles de trilles. Ma sœur s’assied sur mon lit et bondit, arpente le parquet usé, demi-tour sur les talons. Ça couine sous ses pieds, elle se jette de nouveau sur mon lit.

Finies, les études, elle a trouvé sa vocation, ça y est enfin. Adieu DEA d’histoire, rituels païens dans le Moyen Age du haut-Forez, à d’autres. La vie s’offre à grande sœur, elle n’ose pas encore y croire, c’est merveilleux, elle va être correspondante à La Cité pour le journal.

-Tu vas être journaliste ?
-Ouiii ! Enfin, pas vraiment, pas encore, mais c’est comme ça qu’on commence. C’est super, tu sais on ne prend pas n’importe qui dans le journal.
-Ah ? Ben pourtant, Martino...
-Mais non, lui c’est la vieille école. C’est fini, ça, maintenant. Ils prennent des gens qui ont un bon niveau, des étudiants, comme moi. C’est une responsabilité importante, écrire dans le journal. C’est pas donné à tout le monde ! Et puis Martino, il est dans un petit patelin, il se passe jamais rien, un type comme lui ça suffit bien.
-Tu vas être payée ?
-Oui, bon, c’est pas énorme, mais ça permet de voir venir. Je serai à la pige.
-À la quoi ?

Grande sœur s’envole. Elle se rêve reporter, horaires déments, toujours pressée, calepin stylo. Noctambule. L’opinion publique passera par sa plume, elle sera l’œil du monde.

-Tu commences quand ?
-Aujourd’hui ! Ce soir, je suis en blanc.
-Hein ?
-Oui, je fais un papier comme ça, pour voir si ça convient. C’est un essai, si tu veux. Je vais faire le banquet de la classe au bourg.
-Tu me feras lire ?
-Tu parles !

Voilà Karine la studieuse, la sérieuse, promise à une honorable carrière universitaire. Elle va, pour deux mille francs par mois, honoraires plus frais, courir les commémorations, suivre assidûment les concours de boules, fêter les centenaires et sourire aux arbres de Noël. Quand elle aura pris du grade, elle inaugurera les nouvelles machines dans la zone industrielle, elle souhaitera la bienvenue aux nouveaux dépositaires du journal qui ont acheté le bar épicerie du Bourg. Bien rodée, elle rédigera les encadrés du compte-rendu du Conseil municipal.

La Cité, dix mille habitants, un aéroport. Zone industrielle, autoroute, tous les bâtiments publics câblés. Même notre HLM, on a la prise, mais on a gardé la petite antenne sur la télé. L’abonnement au câble, c’est pas donné. La Cité, deux châteaux. La Loire et son parc sur les berges, les crues qui emmènent les jeux en bois pour les enfants. On remet des toboggans et des cages à écureuils, jusqu’à la prochaine crue. On attend de voir si la Loire sera assez vache pour embarquer deux trois mômes avec les jeux. La Cité, banlieue lointaine de Saint-Étienne, son centre de loisirs aquatique, son joli bourg médiéval et ses HLM. Neuf nationalités dans les trois tours aux noms d’oiseaux. A leurs pieds, des barres de quatre étages, et des parkings. Des portes murées et des tags.

Une agence locale du quotidien régional. Karine y a rendez-vous avec la gloire. Ça tombe bien, l’ANPE est juste derrière : on pourra faire un bout de chemin ensemble.

C’est Gérald, son ombre Bélier, qui connaissait quelqu’un qui savait que l’agence cherchait un correspondant. Gérald sait que Karine est douée d’une plume que les fées ont bénie. Il veut que sa douce écrive pour le monde entier, que son talent entre dans chaque foyer, au lieu de s’émousser sur des thèses à professeurs doctes docteurs rancis. Que son triomphe advienne, grâce à lui Gérald. L’agence de La Cité sera le tremplin du futur prix Albert Londres.

Pap’ a été scié par la nouvelle. Sa fille aînée, sa Karine plaque la fac pour une petite annonce ?

-Quelle petite annonce ?
-Ben tiens, regarde, là, c’est marqué : "Recherchons correspondants, disponibilité, conviendrait retraité..." Tu vois pas ? Là, en bas de la page.
Grande sœur a quitté ses classards vers minuit. Elle s’est assise à table avec eux, pour bien bien saisir l’ambiance. Couscous. Elle a dansé, aussi, pour s’imprégner du climat.

On a passé des heures à écrire son premier article. La chef d’agence (super sympa, elle te met à l’aise tout de suite, mais qu’est-ce qu’elle est speed !) a demandé troizu.

-Elle a demandé quoi ?
-Trente lignes : trois unités. Une unité égale dix lignes. Trois unités, c’est trois "u", tu suis ?

On a compté les lignes dans le journal, on a compté le nombre de mots par ligne. Sur quelle colonne ? Il y en a des larges, des moins larges, des maigres étroites. Des pages avec cinq colonnes, d’autres avec huit. C’est compliqué, un journal, on n’avait jamais fait attention. Et qu’est-ce qu’il y a comme fautes. Bon, on a fait une moyenne, on a pris une colonne intermédiaire, dans une page avec six colonnes. Calculs. Nombre de lettres par ligne.

-Attends, ça me revient... Monique, c’est la chef, elle a dit quelque-chose comme 45 signes par ligne.

Mon stage d’opératrice de saisie s’ébroue dans un coin de ma mémoire. Les signes, c’est les lettres et les espaces, et la ponctuation ! Et puis tu as des espaces avant les points-virgules, après les points, c’est tout un truc, il y a des règles pour ça.

On verra bien. Ecrire, avant tout, coucher sur le papier toutes les émotions, les senteurs, les mouvements et les bruits perçus par grande sœur. S’attacher aux acteurs, décrire les classards, leurs costumes, leurs rêves, leur avenir, leurs ambitions. Ce qu’ils recherchent dans la convivialité de cette soirée préparée de longue date.

-On le met, que les tee-shirts ont été payés par la mairie ?

Dire que le couscous a été préparé par le seul traiteur du bourg, pour bien montrer l’implication des nouvelles générations dans le développement économique local, la solidarité dans le quartier.

-Au fait, comment on peut dire que deux maîtres-chiens montaient la garde autour des voitures, en vue d’une éventuelle visite des jeunes des Mésanges ?

Tensions sociales, on embraye sur l’exclusion et le droit de chacun à participer aux activités festives et culturelles sur le territoire de la commune. Les classards ont coiffé le masque noir des fachos. D’ailleurs justement, La Cité, neuf nationalités, plus de 16 % d’étrangers, 14 % de chômeurs, l’extrême-droite en ballottage au premier tour des législatives. Comme quoi tu vois...

On a écrit trois pages : une pure merveille. L’esprit d’analyse de grande sœur et ma plume, qui s’est affûtée sur l’ouvrage de mon roman, ont fusionné dans une osmose comme seules deux frangines peuvent en créer. On a fait une équipe de choc, on ne s’est jamais autant aimées.

On a raccourci, on a poli, on a embelli. Au petit jour, on avait recopié au propre soixante-dix lignes de très haute littérature, les lecteurs du journal allaient en rester babas, émerveillés : on avait inventé la chronique sociale critique, avec pour matière inépuisable le banquet de la classe. On s’en souviendra longtemps, les portes de la rédaction de Saint-Étienne ne demandent qu’à s’ouvrir devant Karine, je prendrai sa place à l’agence de La Cité, entre sœurs il faut se donner un coup de main.

C’était son premier papier, en blanc.

Trop long. Ça tu coupes ça tu coupes ça tu coupes. Elle n’y est pas allée de main morte, Monique. Là y a pas d’info, ici tu bavardes, attention, il faut pas lasser le lecteur. T’as pas mis d’inter ma cocotte, trente lignes un inter, soixante lignes deux inters, c’est la règle. Il faut aérer ton papier. Attends, mais qu’est-ce que t’as fait là, non non, tu peux pas dire que la municipalité est à la botte de Le Pen, attends, tu charries, les jeunes des Mésanges ils ont fait, eux aussi, leur banquet sans inviter ceux du bourg, faut pas dire des trucs comme ça, tu interprètes là, il faut t’en tenir aux faits. Eh ben dis donc, si on passait ça on serait beaux avec la mairie, tu verrais un peu, il faudrait t’expliquer et ça tu peux pas, hein, objectivement reconnais que tu peux pas. Bon alors là c’est pas mal, elle est là l’info, dans le dernier paragraphe, c’est ce qu’il faut mettre en tout début. Les faits. Les classards ont fait un banquet à la salle des fêtes du Bourg, ils ont mangé le couscous du traiteur local, ça t’as bien vu, ils ont dansé et ils ont vendu plus de cent repas. Avec ça ils vont partir à Disneyland, ça pisse pas loin des 25 lignes t’est dans le crible, avec la photo, au fait t’as fait la légende ? Avec la photo t’as un joli papier. Ben y a du boulot mais tu devrais y arriver. Les faits.

Karine pleure dans son assiette.

-Tu parles d’un canard, pas de vagues, dans le sens du vent, faut fâcher personne. La liberté de la presse, laisse-moi rire, même sur un vulgaire banquet tu peux pas dire ce que t’as vu, alors le reste...
Grande sœur va faire un autre essai. Mais elle va peut-être préparer son DEA en même temps. Elle ne sait plus très bien, elle est déçue, elle avait tellement travaillé, cette nuit. On avait été tellement heureuses.

On sonne, Pap’ se lève. Il m’appelle. C’est Stef.

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