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2 commentaires

Publié le samedi 8 mars 2008 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 30

Un vent froid fait claquer les pavois. On entend, par-dessus le bruit des voitures, des éclats de musique, des bribes de mots. La Fête du livre a commencé ce matin.

Je ne sais où diriger mes pas. Je ne voudrais pas tomber sur Cyril, parti tout à l’heure en me laissant entendre qu’il aimerait me retrouver à son retour. C’est du moins ce que j’ai compris. Ou ce que j’ai voulu comprendre. Je m’attendris un instant à la pensée que je peux être espérée. Je ne m’interroge même pas sur les motivations du musicien. Qu’il ait apprécié ma faible prestation amoureuse ou ma maigre conversation, voire ma banale plastique, qu’importe. Il va rentrer, et va se demander si je suis là. Ne me trouvant pas, il va peut-être s’inquiéter. Éprouver une certaine déception. Est-ce qu’il redescendra, pour me chercher sur la place du Peuple, dans le café où l’on s’est trouvé hier soir ? Dans le souterrain ? Il ne connaît que mon prénom, il demandera au serveur s’il m’a vue aujourd’hui. Il interrogera Ralph, aussi. Je lui manquerai. À quel point ? Combien de temps ? Quand va-t-il m’oublier ? Qui sera celle qui le suivra, la main dans ses immenses doigts, sur l’escalier de fer ?

Si je vois Cyril à nouveau, avec ses yeux très grands et très noirs, je ne saurai peut-être pas me taire. Alors que jamais je ne me suis sentie aussi glacée, détachée, absente de toute vie, il me semble que je serais incapable de résister au moindre signe d’intérêt, de compassion. Je me sens comme un chien misérable, j’irais lécher la première main qui se tendrait vers moi pour me flatter distraitement, au passage. Je me coucherais en soupirant à la jambe de n’importe qui tapant amicalement sur sa cuisse en faisant de sa bouche un bruit de baiser. Je m’endormirais sans attendre, arrimée au premier venu qui ne me chasserait pas, pour ne plus sentir le temps passer, pour croire que je ne suis pas seule.

J’ai éprouvé de la colère, de la haine, j’ai été secouée par la révolte, j’ai été vrillée par la douleur. J’ai aussi, parfois, été débordée par le bonheur ; j’ai même tiré ma vie attelée au plus fol espoir. J’ai crié, appelé, j’ai voulu pleurer. J’ai frappé, j’ai lutté, j’ai résisté. J’ai capitulé aussi, de toutes mes forces. Et aujourd’hui je ne suis plus rien ni personne. Même si j’avais retrouvé Steve, je n’aurais pas pu redevenir la gamine troublée qu’on avait ramenée par la main, à qui il avait bien fallu pardonner, et qui avait eu, au fond de son lit, le souffle profond de la naufragée enfin arrivée à bon port. Je me contente de me traîner, dérivant, me satisfaisant de la première escale pour ne pas avoir à agir. Seule demeure la volonté instinctive de reprendre le courant, pour migrer loin. Très loin, nulle part. L’insondable silence qui m’habite me tétanise ; je pressens que le premier frissonnement dans mon chaos déclenchera un cataclysme définitif.

Malgré l’épuisement qui m’écrase, je n’ai pas pu dormir ce matin. J’ai vaguement somnolé, écoutant les bruits de la cour, les chaussures martelant les marches de fer, le murmure étouffé de la rue. Les visages de Stef, de Karine, de mes parents se fondaient à la photo floue de ce livre qui m’a jetée genou à terre. Tous avaient le même regard, les yeux de ceux qui ne me voient pas. J’ai fini par me lever, précipitamment, haletante, pour quitter cette chambre insignifiante, neutre, vide, le reflet de mon cœur.

Je marche en regardant le trottoir, indifférente à la foule qui devient de plus en plus dense alors que j’approche de la place de l’Hôtel-de-Ville. Autour de moi, c’est la fête. Quand je pousse la porte du restaurant, Solange m’accueille avec joie. Pourquoi je suis pas revenue les voir plus souvent, j’ai pas une mauvaise mine, David vient de finir son apprentissage, on pense que cette année ça va bien marcher surtout qu’il fait pas chaud alors les gens vont venir se mettre un peu à l’abri, c’est dommage une plongeuse a déjà été embauchée si on avait su. Je ne reste pas boire quelque chose et je repars, impassible. Dans l’embrasure de la porte, je me heurte à Karine.

On se tient face à face, les yeux dans les yeux. Elle paraît stupéfaite, j’aimerais passer et je fais un pas d’un côté, puis de l’autre. On se regarde en silence, elle ne libère pas le passage. J’attends, elle reste muette, et finit par baisser les yeux. Très brièvement, mais c’est suffisant. Un client veut entrer, Karine doit s’effacer et je suis libre. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir qu’elle ne me suit pas.

Je me fonds dans la foule qui m’emmène sous le chapiteau. Personne ne pourra me remarquer dans la masse. Je retrouve un certain plaisir à sombrer dans ce brouhaha qui oblige les gens à se crier à l’oreille pour se parler, je suis sans réticence le ressac qui m’échoue près d’un auteur de bandes dessinées coiffé comme un briard, avant de me happer pour me jeter sur le quai d’un éditeur de livres de cuisine. Je me laisse aller au bien-être de me trouver ainsi, anonyme, serrée de toutes parts par des gens qui ne me veulent pas de mal, qui ne m’ignorent que parce que je suis l’une des leurs, une visiteuse de la Fête du livre.

Mon errance est arrêtée à l’écluse du stand de l’écrivain aux yeux fous. Il est bien là, avec son regard incandescent. Un visage qui ressemble si peu à la lettre que je n’ai pas jetée, que je garde dans son enveloppe, pliée dans mon portefeuille. Il dédicace aussi vite qu’il le peut, les lecteurs le hèlent en levant leur livre à bout de bras, ils se bousculent. L’écrivain échange quelques mots, griffonne sur le livre ouvert, puis sourit. Son regard, alors, s’embrase, et j’en oublie ma résignation. Je me surprends à sourire, je voudrais moi aussi me tenir devant lui, son livre offert à sa plume, je voudrais qu’il me regarde et qu’il m’enflamme, qu’il me sourie à moi aussi, qu’il trouve face à lui celle qui lui a confié son roman d’amour et qu’il comprenne enfin, qu’il se souvienne et qu’il me reconnaisse dans mes mots, qu’il les découvre dans mes yeux à moi, plantés au fond des siens, rivés à leur lumière. La gorge sèche, je tente d’approcher un peu, poussant le mur compact des lecteurs qui attendent leur dédicace. Il faut que je le voie, c’est vital, je dois lui demander de me sauver, il est mon phare, ma dernière chance.

Je ne peux pas résister à l’élan qui me précipite dans la nuée ; autour de moi des protestations s’élèvent, on me repousse, mais je fonce, je crie aussi, peut-être. Un dernier réflexe de survie me fait refuser la noyade, et, tandis que je lutte au corps à corps avec une multitude informe, je cherche à la hâte la lettre dans mon portefeuille. Je la serre dans mon poing en jetant mes dernières forces à la rencontre de l’auteur. Il a lu mon roman, il sait qui je suis, il est le seul à pouvoir confondre Stef, à pouvoir me rendre à la vie. Il est encore si loin. Il tend son livre à une jeune fille en souriant, et se lève en adressant à la foule un geste amical. Deux hommes se dressent derrière le stand, face à la masse qui clame son mécontentement. Du geste, ils font comprendre aux impatients qu’il faudra revenir, et les haut-parleurs annoncent l’interview dans quelques minutes de la star incontestée de cette édition de la Fête du livre, dont le deuxième roman est déjà un grand succès de librairie. Il dédicacera à nouveau à son stand dès seize heures. D’ici-là, je voudrais ne plus vivre, pour ne pas avoir à supporter cette attente anxieuse à laquelle je ne suis pas sûre de pouvoir résister.

Une fois les badauds partis, je peux m’approcher de la table où seuls quelques flâneurs feuillettent les livres. Je resterai là aussi longtemps qu’il le faudra, je veillerai tant que je le pourrai, je serai la première sur laquelle se lèvera le regard de feu. Je ne peux pas abandonner, pas maintenant, pas pour si peu. Pas pour quelques heures qui me séparent de la délivrance. Je crois que je me suis finalement endormie là, adossée à une frêle paroi de contreplaqué. J’ai dû m’assoupir quelques secondes, quelques minutes, je l’ignore. Je suis hagarde, l’écrivain n’est toujours pas revenu à son stand, le bruit des voix tout près de moi me semble encore assourdi, et l’on devine à travers la toile du chapiteau que la nuit va tomber au-dehors. Il est presque six heures, les gens piétinent, serrés les uns contre les autres, des enfants pleurent et appellent, la Fête du livre atteint l’heure lourde où plus personne n’éprouve aucune joie à suffoquer dans l’hypothétique espoir d’apercevoir le visage las d’un écrivain. Dans cette confusion, mon unique préoccupation est de ne pas céder un millimètre de terrain, de conserver coûte que coûte ce point d’ancrage duquel je guette le retour de mon sauveur.

Les libraires commencent à empiler les livres dans les caisses, l’écrivain n’est toujours pas revenu. Alors que le flot des visiteurs s’éclaircit, les deux hommes de mon stand discutent tranquillement, et semblent vouloir attendre encore avant de ranger. L’écrivain voudra certainement revenir prendre quelques affaires avant la fermeture du chapiteau, des papiers, un sac, des notes, que sais-je. Enfin, lentement, ses livres sont rangés, la table se vide, les écriteaux sont empilés avant d’être posés proprement au sol. J’attends toujours, il va passer, il va vouloir savoir si tout s’est bien déroulé, confirmer l’heure de son arrivée demain matin. Les camionnettes des libraires se garent le long du chapiteau, pour le chargement des cartons de livres. Dans la grande allée, que je n’aurais jamais imaginée si large, quelques-uns échangent des plaisanteries, se félicitent du succès de leurs auteurs, s’informent sur la journée à venir. Près du stand désert, j’espère encore, je reste immobile, assistant aux préparatifs nocturnes des livres qui ne seront pas tous lus, qui ne seront pas tous aimés, et qui attendent chacun un regard pour les faire naître.

On finit par me chasser. Sur la place, aux terrasses froides des cafés, autour du chapiteau vide où les lumières se sont éteintes, bruit la cohorte des promeneurs qui ne veulent pas que la fête s’arrête. Des rires et des appels montent dans la nuit, la fraîcheur du vent gris ne parvient pas à vider les rues. Je vais peut-être aller frapper à la porte de Cyril, en attendant demain matin l’arrivée de l’écrivain. Il faut que je mange d’abord, j’ai faim, je n’ai pas mangé depuis mon départ des Mésanges. C’était il y a deux jours. Alors que je traverse la Grand-Rue entre deux trams bondés, une main d’acier happe mon bras.

– Allez, tu viens là et tu fais pas d’histoire.

Mon père me traîne littéralement vers l’entrée du parking. À ses côtés, trottant dans son tailleur, l’appareil photo pendu à l’épaule et des piles de papiers dans les bras, Karine a l’expression concentrée de la femme épanouie, mais qui doit penser à plein de choses en même temps.

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Vos réactions

 
Chapitre 30
8 mars 2008 19:45, par brendufat

Ca y est, tout lu.

Avec obstination au début, plaisir ensuite : les chapitres de 2003 m’ont semblé plus « étouffe-chrétien », monotones, que ceux écrits à partir de 2007. Ce peut être l’effet du travail de réécriture, ce peut aussi être l’évolution de la narratrice qui sort (lentement) de sa coquille de gamine omphalocentrique. En tout cas, ça se lit - et la ville est un personnage discret mais bien présent.

Pour finir, une amusette logique : c’est un premier roman, « forcément autobiographique » et « le deuxième roman est plus difficile car pas autobiographique ». Mais l’héroïne, si c’est toi, en est déjà à son deuxième roman (puisque le premier a été plagié par son ex-homme idéal), donc n’est pas en train d’écrire une autobiographie, donc ce n’est pas toi. Reprendre au début, relire lentement.

Explication aveuglante : tu commences tes œuvres complètes par le deuxième roman ! ;-)

Chapitre 30
8 mars 2008 23:18, par DB du Jardin

Brendufat (p’taing j’ai ma touche « n » qui reste coincée, t’as un nom compliqué à écrire, du coup) a écrit :

Ca y est, tout lu.

Total respect. ;-)

Avec obstination au début, plaisir ensuite : les chapitres de 2003 m’ont semblé plus « étouffe-chrétien », monotones, que ceux écrits à partir de 2007.

Je suis bien d’accord. Sauf que l’ensemble (jusqu’au chapitre 28, je crois), a été pondu en quelques semaines en... je sais plus. Ça doit faire une dizaine d’années. En 2003, j’ai supprimé l’ancien chapitre 28 (ou 25, ou 27, je ne m’en souviens plus, faudrait que je relise le truc) et j’ai prolongé le bouzin.

Ce peut être l’effet du travail de réécriture, ce peut aussi être l’évolution de la narratrice qui sort (lentement) de sa coquille de gamine omphalocentrique.

Sûrement un peu des deux. Je n’aime pas du tout du tout le chapitre deux, et d’ailleurs il va vraiment falloir que je m’occupe de ça. Mais pour trois lecteurs, aussi brillants et intelligents et subtils et beaux et riches soient-ils, je ne sais pas si ça vaut le coup.

En tout cas, ça se lit - et la ville est un personnage discret mais bien présent.

Merci ! ;-) De toute façon tu peux critiquer tout ce que tu veux, sauf le chapitre 11. Mon chapitre 11, t’as pas le droit. On dit rien sur le chapitre 11. Même si on le pense.

Pour finir, une amusette logique (snip). Explication aveuglante : tu commences tes œuvres complètes par le deuxième roman !

J’en conclus que t’as sifflé la bouteille de gin. ;-)

DB_il_déchirait_trop_grave_mon_chapitre_11

 

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