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Publié le dimanche 25 novembre 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 22

Le chien de Stef a pleuré pratiquement toute la nuit. Très fort, de sa petite voix rauque. Il a insisté jusqu’au matin, et s’est tu, subitement, aux toutes premières lueurs du jour. J’ai entendu Karine se tourner sans fin dans son lit. J’ai eu envie d’aller la voir. Mais que lui aurais-je dit ? De quoi aurions-nous parlé ? Alors j’ai attendu que mon besoin de sommeil soit plus fort que les pleurs du chiot. J’ai somnolé, j’ai rêvé éveillée à quelques étapes de cette vie que je n’ai pas choisie. J’ai longuement pensé à cette passion que j’ai nourrie pour Stef et qui s’est doucement éteinte, malgré moi. Je cherche à la faire revivre, en vain, je sais que quand je songe à Stef, j’espère quelqu’un que je ne connais pas et qui n’est pas lui. Son prénom cache un visage qui se tient dans l’ombre, que je ne vois pas, et mon cœur bat trop fort.

Le souvenir de Steve m’est revenu, lointain, superficiel ; comme s’il s’agissait d’un personnage dont on m’aurait parlé, et que je n’aurais jamais rencontré. Un drôle de type, Gérard Thévenon, insensé, un peu magique. Le genre qui séduit les adolescentes.

J’ai passé la nuit, comme ça, les yeux clos, à voir défiler des visages, des noms. Sans émotion. Quand le chien s’est arrêté de pleurer, j’ai glissé dans le sommeil et mes souvenirs sont partis.

J’ai peu dormi. Les Mobylettes m’ont réveillée. Avec les premiers beaux jours, les gamins des Mésanges ont repris l’habitude de se retrouver sur le parking, pour profiter de la douceur d’un soleil généreux. Ils font des concours avec leurs montures vrombissantes, s’affrontent devant le regard indifférent de belles qui minaudent. Ils arrivent en meute, dans un vacarme conquérant, et font des cercles en couchant leurs engins comme les pilotes de course. Bardées d’autocollants et couvertes de peintures de guerre, les Mobylettes se cabrent en pétaradant sur l’arène de la petite frime.

Chaque année, le groupement des locataires signe une pétition pour que cesse ce raffut. Les gendarmes viennent faire un petit tour, en voisins : ils sont installés tout près. Ils vérifient deux ou trois assurances et s’étonnent de voir les jeunes crânes dépourvus de casques. Ils font les gros yeux, et les bécanes se dispersent, pour se retrouver dans quelque lieu isolé. L’année d’après, ça recommence.

Ma mère est sur le balcon : elle prépare ses jardinières. Dès la fin de l’hiver, mais bien avant que le printemps se déclare, Maman plonge ses mains dans la terre. Aux Tilleuls, elle avait fleuri tout le jardin, elle passait son temps dehors à soigner ses plantes, en fredonnant. Ici, aux Mésanges, il ne lui reste plus que deux petits bacs, juste assez grands pour accueillir quelques géraniums et une touffe de persil. À l’intérieur, l’ébauche d’une plante verte tente de survivre, tirant ses maigres feuilles vers la fenêtre trop sombre. Maman dit que l’air de l’appartement est trop sec, les plantes ont horreur de ça. Il leur faut une ambiance chaude et humide, comme dans leurs beaux pays où les perroquets volent parmi les singes. Elles ne sont pas faites pour vivre à La Cité. Personne ne peut, ne veut vivre ici. C’est un pis-aller qu’on supporte en rêvant à autre chose, un autre lieu, loin des HLM, des parkings et des allées murées. Les gens font comme les ficus : ils s’étiolent.

Mon père passe tout le temps de midi au téléphone. Il appelle, l’un après l’autre, ses anciens collègues maçons. Il cherche un camion. Il en a besoin le week-end prochain, il le prendra samedi matin et le posera dimanche soir. Il fera le plein. Mais les maçons ne sont pas prêteurs.

Il finit par convaincre l’un de ses anciens ouvriers, qui viendra même aider pour le déménagement.

— Quel déménagement ?
— C’est Stef, il a trouvé une petite maison près de Lyon.

Il s’en va. À Lyon. Il quitte les Mésanges, l’association, ses parents. Va-t-il emmener son chien ? Il me quitte. Stef va partir. On est jeudi. Après-demain, Pap’ chargera ses meubles dans le camion bleu de son ouvrier et l’emmènera loin, définitivement. Je ne me suis doutée de rien.

J’attends le soir. Dans ma chambre, j’erre en me tirant les cheveux. Qu’est-ce que je veux ? Qu’est-ce qui me prend ? Je ne sais pas si je ressens de la colère ou de la déception. Je ne me comprends pas. Depuis que je connais, au fond de moi, la part de mon être qui n’a pas les mêmes sentiments que moi, je me regarde à l’intérieur avec méfiance. Je veux garder Stef, alors que je m’en suis éloignée. Aujourd’hui, une confrontation sans issue m’oppose à moi-même, et je me vois pantelante, tendue jusqu’à la douleur.

Je sens le poids qui monte au fond de ma poitrine, l’air qui devient trop lourd, je hoquette, l’estomac noué et les paupières arides. La sourde nausée prend place, je sue, je cherche le pleur comme un poisson sur la berge qui happe l’air.

Alors que le jour baisse enfin, je sors arpenter le parking, mes poings crèvent mes poches. Karine me trouve en équilibre sur une ligne blanche, pas de fourmi, au-dessus de la fosse aux crocodiles.

— Tu prends l’air ?

Elle est toute rose, elle revient à pied du journal. Des liasses de papier sous le bras, le sac photo en bandoulière. Elle a l’air d’une journaliste de bande dessinée, elle en fait trop. Elle voudrait tellement qu’on y croie, que ça se voie. Elle devrait se mettre un autocollant du journal dans le dos, pour le cas improbable où des sceptiques aveugles la louperaient. Elle a déjà estampillé la boîte aux lettres et la voiture de Pap’.

— J’attends Stef.
— Ah bon ?
— Il déménage samedi.
— Ça y est ? C’est fait ? Depuis le temps, qu’est-ce qu’il doit être content ! Tu sais que c’est super-dur de trouver quelque chose sur Lyon ?

Voilà. Grande sœur était déjà au courant. Moi, je ne savais rien. Elle était dans la confidence, j’étais hors-jeu. Elle et Pap’ en ont peut-être déjà parlé, ensemble, à la maison, à quelques centimètres de moi. Je n’ai rien vu, je n’ai rien su.

Plus que jamais, je me sens exclue, je suis l’autre. Plus que jamais, je sens la révolte m’envahir, j’étouffe littéralement, je me cramponne éperdument à un cri lancé comme une ancre, pour ne pas couler, pour qu’ils ne me fassent pas disparaître sous le flot opaque de leur indifférence. Plus que jamais, une haine sourde me submerge, je voudrais broyer ceux de qui je ne peux pas me faire aimer.

— Toi aussi, tu pars ? Tu vas tenir la laisse du chien ?

Karine me fixe, stupéfaite. Elle a les yeux très grands, presque ronds, sa bouche s’ouvre et reste comme ça, béante. Un pli barre son front, son menton baissé fait un triangle à l’envers. Ma sœur est laide quand elle me juge.

— Qu’est-ce qui te prend ? De quoi tu parles ? T’es folle ?

Elle me laisse là et rentre dans l’immeuble. Je sais bien qu’elle serre les fesses et raidit les épaules, parce que je la regarde marcher sur ses jolis talons de jeune fille équilibrée qui sait tout ce que je voudrais savoir.

Le temps s’écoule lentement, la nuit est tombée. J’attends, dehors, le froid monte du goudron. J’arpente le parking, le nez dans mon col, je traîne les pieds pour faire du bruit. Stef arrive enfin, il rentre très tard ce soir. Il se gare, sans se presser, enfile sa veste et fait descendre son chien de la voiture. Il le tient toujours en laisse ; je pense au boxer libre et mort. Stef me voit de loin et se dirige vers moi, souriant.

— Tiens ! Tu es là, ça faisait un bout de temps que t’avais pas fait semblant de me trouver par hasard !

Il a un rire amical. Il tapote mon épaule, il joue au grand frère. Je recule.

— Tu t’en vas ?
— Ouais, ça y est ! C’est pour le boulot, j’ai été muté à Lyon, et puis de toute façon je vais pas passer ma vie chez mes parents, hein ?
— T’as un nouveau chien ?
— Je te présente Morpion. Enfin, Momo. Il est sympa, je suis vraiment content, on s’entend très bien, tous les deux.

Momo renifle par terre, indifférent. Sa queue remue sans cesse, c’est sûrement un chien joyeux, content de tout, jovial. Il est trapu, il tient ses pattes écartées, il semble déjà indéracinable. Je suis étonnée par la taille de sa tête ; c’est impressionnant, il a une grosse tête, surtout les mâchoires, elles ont l’air trop larges pour lui. Il ressemble un peu à ces chiens qu’on nous montre aux informations télévisées, ceux que les maires veulent interdire.

— C’est pas un pit-bull ?
— Non. C’est pas vrai, t’y connais rien. Momo est un american staffordshire terrier. Et tu vois, il est très gentil.
— C’est normal, c’est un chiot.
— Il restera très gentil. Tu vas pas te mettre à croire ces conneries qu’ils disent à la télé ! Regarde-le. Momo ! Dis bonjour, mon chien.

Morpion – quel nom ! – lève la truffe vers son maître ; sa queue oscille de plus belle. Il se met debout sur ses pattes arrière pour chercher une caresse. Maladroit, il chavire et roule sur le dos. Il reste comme ça, le ventre en l’air, la queue toujours en mouvement. Ses yeux roulent en brillant, et l’on voit le blanc dans le coin. Je me baisse pour caresser le poitrail offert. Encouragé, il me sent avec application. Il m’adopte : il se couche, bien en rond, avec un profond soupir, sur mes deux pieds. Je suis clouée. Momo est un brave chien.

— Il pleure drôlement, la nuit.
— Tu l’entends ? C’est vrai que c’est pénible, j’espère que ça va vite lui passer. À Lyon, j’aurai une maison, avec une petite cour. Ce sera mieux, pour lui.
— Bon, ben, je te dis au-revoir, alors. C’est mon père qui va t’aider… Tu reviendras, pour voir tes parents ?
— Biens sûr. Et je passerai souvent, pour l’association. Mais ton père se débrouille très bien, je lui fais confiance.
— Allez, à bientôt peut-être. Bon courage pour samedi.

Stef s’éloigne déjà, Momo tout engourdi traîne au bout de sa laisse. Le chien se retourne pour me jeter un dernier regard.

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