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Publié le dimanche 11 novembre 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 19

Le Greta m’a envoyé un questionnaire. Trois mois après la fin de mon stage, je dois leur dire si j’ai trouvé un emploi. Si oui, passer à la question suivante, sinon, aller à la question numéro douze. Cela fait des semaines que je ne suis pas allée lire les panneaux à l’ANPE. Je rechigne à sortir sous la pluie. J’ai, un jour, rempli une fiche à l’agence de travail temporaire ; on m’a dit que si je ne passais pas tous les jours, on ne viendrait pas me chercher. Je guette la boîte aux lettres, mais jamais aucun courrier ne m’est adressé. Ma sœur reçoit le journal à domicile. Je lis les petites annonces et je fais les mots croisés. Parfois, une offre d’emploi semble me correspondre, j’envoie une lettre et un curriculum vitæ rédigé selon les règles de l’art.

Les propos de Françoise, l’animatrice du Greta, s’installent tranquillement dans mon esprit. Ils s’y creusent un nid, s’y développent silencieusement, y prennent leurs aises. Je les écoute, aujourd’hui, avec une complaisance attentive. Je ne trouverai pas de travail, et je sais maintenant pourquoi : je n’ai pas envie d’en trouver.

Je n’ai pas envie de passer ma vie à ne rien faire ; je ne veux pas rester oisive. Mais je ne parviens pas à m’imaginer tapant des factures indéfiniment. Ce métier-là ne me va pas. La vie d’aide-comptable n’est pas faite pour moi. Je le sais avec certitude. Je sens l’énergie qui gonfle en moi, je veux l’employer. J’ai la force de faire quelque chose de bien. C’est certain. Mais quoi ?

Cette quête me plonge alternativement dans des états extrêmes. Je passe de l’exaltation à l’abattement, sans transition. Karine m’en fait le reproche.

— Qu’est-ce que tu es devenue lunatique !
— Je veux faire quelque-chose de moi.

J’ai lancé cette phrase comme on tend la perche qui secourra le noyé. Karine fait un écart pour ne pas l’attraper. Elle ne veut pas sombrer avec moi. Elle dit que je suis une éternelle insatisfaite. Que je ne serais pas si exigeante si j’avais connu la nécessité de travailler pour survivre. Qu’il faut prendre ce qui vient, sans trier, on ne peut pas se le permettre. Ma sœur récite des phrases qui ne lui appartiennent pas, d’un air pénétré et un peu condescendant.

Peu m’importe que grande sœur comprenne ou non mon errance. J’en atteindrai le terme sans son aide, je veux simplement l’empêcher de me gêner. Je mets en application les préceptes de Françoise. Je ne cherche pas un métier, je cherche mon métier. Pas celui qu’il serait convenable que j’exerce, mais celui auquel je pourrais apporter mes propres richesses. Il faut que je le découvre. J’ai tout mon temps.

Je me promène à la FNAC, en quête de cadeaux pour Noël. La foule est compacte. Les gens sont encombrés de gros sacs qu’ils posent à leurs côtés, il est impossible de s’approcher d’un rayon.

Je vais jeter un coup d’œil du côté des disques. Elton John n’a rien sorti depuis deux ans, hormis une ou deux compilations de ses vieux tubes servis réchauffés dans un emballage tout neuf. Personne ne fouille dans ses albums, à part, rarement, un homme d’âge moyen en quête d’airs du bon vieux temps. Le chanteur au piano bondissant glisse doucement dans l’oubli. Je regarde les jaquettes, j’emporte finalement « Caribou ». J’ai hâte de l’écouter. Ma mère va certainement tambouriner à ma porte :

— Tu peux pas baisser ta musique de dingue, on l’entend de dehors !

Je passerai le disque en boucle, déchiffrant les textes écrits en caractères trop petits parmi les photos du livret. Mes goûts musicaux sont exclusifs : j’aime Elton John et le silence. J’ignore tout des derniers tubes à la mode, je crois que je suis la seule, à La Cité, à ignorer quel artiste est en tête du hit-parade. Je m’en fous royalement. J’écoute les ballades d’un chanteur qui a été fantasque quand j’avais l’âge des berceuses, je reste fidèle aux rythmes d’une musique de vieux. C’est grande sœur qui le dit :

— Elton John, ma pauvre, c’est complètement dépassé.

Elle aussi se tient en marge des modes. C’est de famille. Son idole s’appelle Dave Brubeck. Plus culturel. Elle possède une collection des disques du pianiste de jazz. Elle a récupéré l’électrophone familial, et passe de longs instants à astiquer ses vinyles. Les disques sont des objets précieux et fragiles, qui valent tant par l’œuvre qui y est gravée que par la douce lumière qui luit sur leur noirceur parfaite. Moi, je fais surgir des éclairs scintillants sur mes CD.

Parfois, avec Karine, on se livre une guerre musicale. Je tente de couvrir le son de son tourne-disque ; je monte le volume juste assez pour ne plus entendre « Unsquare dance ». Elle répond, de l’autre côté de la cloison, et « Sweet painted lady » est parasitée par des échos de jazz. Je tourne lentement le bouton, « Goodbye yellow brickroad » étouffe enfin « Take five ». Mais « St Louis blues » enfle et finit par gâter « The One ». À la fin, la musique hurle de part et d’autre, on est pliées de rire, on ouvre les fenêtres pour que tout le monde en profite. Maman finit par surgir en glapissant, je n’entends pas ce qu’elle crie et j’éclate de joie. Il semble que Maman nous traite de folles, Karine et moi pleurons de plaisir dans la cacophonie. On arrête tout, brusquement, et la voix de ma mère poursuit, toute seule, à pleine puissance dans le silence.

J’ai découvert Elton John dans les disques de jeune fille de ma mère. Un quarante-cinq tours. Je l’ai écouté jusqu’à l’usure. « Song for Guy », les accords au piano, la mélodie mélancolique, toute simple, évidente. J’aimais déjà écouter des airs joués au piano, la sonorité de cet instrument majestueux me fascinait. Nous avions peu de disques. Je connaissais par cœur « Rhapsody in blue », le concerto « Empereur » et les mélodies célèbres réunies sur un antique Ciccolini : « Sœur Monique », « Ah ! Vous dirais-je Maman », la sonate « Au clair de lune »... Et un jour, « Song for Guy ».

Je rejoins le secteur des livres. Karine triche. Elle cumule Noël et anniversaire, ça me fait sortir beaucoup d’argent d’un seul coup, elle aurait pu y penser, avant de naître. J’ai repéré un gros livre, très cher, qui pourrait lui faire plaisir. Il conviendra pour les deux événements. Je le sors de son rayon ; le prix me fait encore hésiter. Mais bon, j’imagine la joie de grande sœur. J’emmène « Le Secrétariat de rédaction ». Karine veut faire un stage, l’été prochain, à Saint-Étienne, au essaire.

J’achète un roman pour Maman, que je prends un peu au hasard ; mon père aura une cassette vidéo, il en rêve : « La Légende des Verts ». J’ai toujours apporté un soin particulier au choix des cadeaux de Pap’. Il ne s’en est jamais rendu compte. Je persiste.

L’attente est interminable à la caisse ; la note manque me faire défaillir. Je regrette d’avoir pris Elton John. Je n’en ai pas les moyens. À la sortie, des adolescents emballent les cadeaux, maladroitement, dans un papier terne. Je leur confie mes paquets, je glisse trente francs dans leur tirelire. C’est criminel de dépenser tout cet argent. Mais c’est Noël...

Chaque membre de la famille prépare ses cadeaux dans le plus grand secret. On a tous un air de mystère, et l’on vole discrètement les ciseaux de la cuisine, les seuls qui coupent et frisent correctement les rubans.

J’ai un véritable talent pour le frisage de rubans. Coincé bien fort entre mon pouce et la lame, je tire, doucement. Ça fait « Gziiii ! » Quand je lâche, un tourbillon de couleur jaillit de mes mains. Je suis très douée. Karine m’apporte sa bobine.

— Tu dis rien à personne, hein ?

Maman vient, quand tout le monde dort, sur la pointe des pieds. Elle est économe : elle apporte les paquets déjà attachés, avec la longueur réglementaire de ruban raide à boucler.

— Tu dis rien, d’accord ?

Pap’ attend le dernier moment, il fait les paquets comme un maçon. Je lui sauve la face en tire-bouchonnant son galon.

— Tu dis rien. C’est clair ?

Sous le sapin artificiel, tout nu sous ses guirlandes usées, j’admire au matin la profusion des boucles souples.

Le rituel de Noël, immuable, garde au fil des ans la même odeur. On s’assied par terre, en robes de chambre. Pas peignés, en chaussettes. Les volets fermés pour bien faire briller les lampes qui clignotent. Pap’ commence. C’est comme ça. Lorsqu’il a ouvert l’un de ses paquets, le reste de la meute se rue sur les cadeaux. Chacun a sa technique pour les ouvrir. Moi, je décolle, du bout de l’ongle, patiemment, chaque bout de Scotch. Puis je défais le nœud du ruban, sans le couper, sans tirer dessus. Le cadeau s’ouvre enfin comme une fleur. Je garde le papier, bien plié, bien plat ; j’enroule le ruban autour de mon doigt pour en faire un petit écheveau. Le bas de mon armoire est encombré de papiers cadeaux. Je n’ai que récemment renoncé à garder aussi les cartons et les boîtes.

Après les effusions, les oh, les ah, les baisers annuels, on se réfugie dans nos repaires respectifs pour essayer la nouvelle robe, la nouvelle cafetière, le nouveau cartable, le nouveau pendule inutile et tout juste beau qui répète à l’infini son balancement horripilant. C’est le bonheur.

On démontera le sapin le deux janvier, on pliera les guirlandes qui perdront encore quelques brins, on tassera le tout dans le même carton marqué « Noël » au feutre, et l’on se plaindra de l’hiver gris.

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