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Publié le dimanche 28 octobre 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 17

Karine entre dans la salle à manger avec de grands airs mystérieux. On attend de voir la surprise qu’elle annonce, en silence, avec des œillades de gamine attendant que sa mère découvre son collier de nouilles sur son oreiller. Dans le sillage de ma sœur, apparaît Stef, sourire éclatant.

Voir ainsi les Capricornes jumeaux jouer les porteurs de bonne nouvelle me fait frémir. Je n’ai pas vu Stef depuis qu’il m’a rendu mon roman. Il embrasse Maman, me fait signe de la main, avec un clin d’œil, genre bon copain. Et s’assied immédiatement dans un fauteuil, face à mon père qu’il regarde droit dans les yeux. Il la joue conversation d’homme à homme. Karine s’installe à ses côtés en minaudant.

— Papa, Stef et moi on a une grande nouvelle à t’annoncer.

J’ai un haut-le-cœur. Je m’attendais à plus d’originalité, j’espérais de la part de l’homme idéal plus de poésie, de tact, une création digne de lui. Je sors de la pièce. Il me rappelle :

— Non, reste avec nous. Ce qu’on a à dire est très important pour tous ici.

Il lui faut du public, il veut m’infliger son numéro minable jusqu’à la fin. Je devrai exprimer ma surprise, sinon ma joie ; ma mère sera émue et pleurera peut-être. Pap’ feindra de rester grave, mais regardera sa fille d’un œil pénétrant, comme si c’était la dernière fois qu’il pourrait la dévisager comme sa petite.

Je soupire et je prends une chaise, m’accoudant à la table, dans leur dos. Maman va lentement s’asseoir à côté de Pap’.

Mon père a beaucoup maigri. Autour de son cou, on voit un bourrelet violet, fripé. Sa gorge est encadrée de deux lignes blanches. La peau de son visage est flasque, et ses yeux ont changé de couleur. Ils ont viré au gris, et en pleine lumière, ils sont voilés de bleu. Il attend que Stef prenne la parole. Ils éprouvent l’un pour l’autre une sympathie spontanée, sans effusion, mais surprenante de la part de ces deux hommes réservés et taciturnes. Ils se ressemblent un peu, la parole avare, le regard perçant, secrets.

— Voilà, Papa, Stef a eu une idée géniale, je suis sûre qu’elle va te plaire.

C’est Karine qui a brisé le silence. Mon père n’a pas sourcillé, et regarde toujours Stef. L’invité se lance enfin :

— J’ai fait modifier les statuts de mon association. Il y a beaucoup d’enfants qui viennent travailler, et mon petit local ne suffit plus. La mairie m’a donné son feu vert, j’aurai son appui. Je vais aménager une structure plus grande, capable d’accueillir en même temps des enfants de niveaux différents. Ça va faire beaucoup de travail, mon métier ne me laisse pas assez de temps. Il faut que je délègue, que je trouve quelqu’un qui puisse aménager les locaux, faire l’entretien, bricoler des jeux, réparer et aider les animateurs. Ce sera un boulot à plein temps, assez fatigant, qui exige beaucoup de patience et de disponibilité. J’ai pensé à vous.

Stef a rougi alors qu’il parlait. Karine se trémousse. Tous les regards se tournent vers mon père.

Je suis surprise. Pap’ a un travail, il va sortir de la maison, être utile. Je me retiens pour ne pas laisser éclater ma joie. Sur le canapé, ma mère a baissé les yeux. Son émotion est vive, elle frotte nerveusement ses mains sur son tablier, pour bien le lisser. Elle ne parvient pas à retenir une larme qui descend lentement sur sa joue. Mon père ne bouge pas. Il ne dit rien. Son visage s’est fermé. Il détourne les yeux vers ma sœur et la dévisage longuement. Il donne l’impression de la découvrir ; on dirait qu’il réalise qu’elle n’est plus une enfant. Puis il se tourne à nouveau vers Stef.

— Tu veux m’embaucher dans ton association ?

— C’est ça. Vous seriez le gardien, en quelque sorte, et en plus vous pourriez vous occuper des travaux d’installation.

— Je te fais pitié à ce point-là ?

Stef est interloqué. Il bredouille. Je crois qu’il est vexé.

Karine soupire.

— Ecoute, Papa. Ça fait des années que tu cherches du travail, sans résultat. Ça peut plus durer comme ça, il faut bien que tu fasses quelque-chose. Tu vas pas t’encroûter comme ça, sans réagir ! Je crois que Stef te fait une proposition honnête.

— Je vais réfléchir.

Pap’ se lève. La conversation est terminée. L’air est lourd, les Capricornes sont déçus. On se dit au-revoir du bout des lèvres, Stef s’enfuit, raccompagné par ma mère qui lui prend le bras, d’un geste rassurant, comme par gratitude.

Karine a l’air furieux. Mon père s’approche d’elle.

— C’est lui qui a eu l’idée ?

— Oui. Il a besoin de quelqu’un de confiance, qui connaît tout le monde dans le quartier. Il a pensé à toi, parce qu’il sait qui tu es, et il lui semblait que tu serais à la hauteur. Maintenant, si tu préfères faire le manœuvre au noir sur les chantiers, c’est à toi de voir. Mais j’avais cru comprendre que tu voulais plus de cette vie. C’était bien la peine de nous faire ce cinéma. Tu emmerdes tout le monde et tu refuses de lever le petit doigt. Fais ce que tu veux, j’en ai plus rien à foutre.

Karine est livide. Elle parle vite, haut, les poings serrés. Mon père la gifle avec une violence inouïe.

— Tu apprendras à me parler sur un autre ton ! Je suis pas un chien ! Petite garce, sors d’ici !

Ma mère a crié. J’ai bondi de ma chaise, abasourdie. Jamais mon père ne nous a frappées ; même moi, l’autre, le fardeau, qui ai eu à affronter ses colères, je n’ai jamais été giflée.

La lèvre de Karine commence déjà à enfler. Elle garde une paupière à demi-baissée, et les doigts de mon père sont dessinés, blancs, sur la peau cramoisie de sa fille. Elle se tient au dossier d’un fauteuil, elle le dévisage sans prononcer un mot. Pétrifiée. Ma mère la prend par les épaules et l’entraîne.

— Viens, mon petit. Je vais te mettre quelque chose.

Pap’ sort à grandes enjambées et claque la porte de sa chambre.

Mon père est apprécié des habitants des Mésanges. Les enfants, surtout les plus petits, l’adorent. Sa grosse voix et ses airs d’ours, au lieu de les effrayer, les rassurent, et ils viennent se pendre à son pantalon comme à l’écorce calleuse d’un grand chêne costaud.

Il savait s’y prendre pour nous aider à faire nos devoirs, il avait le secret pour rendre limpides les problèmes les plus ardus. Il avait toujours une grosse boîte d’allumettes qu’il vidait pour nous expliquer l’art des divisions à virgule. Il savait mettre en scène la guerre de Cent ans, il mimait Henri IV, à cheval sur un seau et un torchon en guise de panache blanc. Karine et moi en pleurions de rire, on aimait l’Histoire racontée par mon père. Il était intransigeant, précis, convaincant. Il possédait l’instinct de la pédagogie. Même ses apprentis bénéficiaient de ses talents. Ils devenaient plus tard d’excellents professionnels, jamais la clientèle ne leur manquait. Sévère, cruel parfois, mon père poussait chacun à donner le meilleur de lui-même. J’étais son échec : je lui offrais le pire.

Pap’ devrait accepter ce travail, c’est sa dernière chance. Il y serait heureux. Notre vie à tous en serait bouleversée. Nous en avons tellement besoin.

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