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Publié le dimanche 6 mai 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 10

Grande sœur travaille toujours pour l’agence du journal. Elle s’adapte, en renâclant, aux exigences de Monique. Ses papiers sont toujours trop longs, elle fulmine à chaque fois qu’elle ouvre le journal : « ils » ont coupé la fin de l’article, « ils » ont changé le titre, « ils » ont fait sauter le chapeau, « ils » ont modifié la légende, « ils » ont ajouté un inter là où il fallait pas, « ils » ont pas mis le papier en tête de page, « ils » ont... En écoutant Karine, je m’interroge sur cette meute de saboteurs qui envoient par le fond la prose de grande sœur.

Néanmoins, l’apprentie journaliste s’accroche. Elle est allée chez le coiffeur, elle ressemble maintenant à une poupée de spot publicitaire. Elle s’habille chic, ça la rend plus crédible auprès des interlocuteurs. J’ai vu, l’autre jour, les yeux du secrétaire du club de tarot : Karine devrait choisir ses tailleurs un peu moins moulants, un peu moins courts. Elle a affiché, au-dessus du bureau, le dessin d’un triangle, pointe en bas.

— C’est la pyramide inversée, c’est la base du journalisme. C’est comme ça que tu dois construire ton papier : l’info principale au début, et après tu continues avec ce qui est moins important. En clair, tu commences en haut par le particulier, le plus pointu, et tu élargis vers ce qui est plus général. Comme ça, si on te coupe ton papier au montage, et généralement on te le coupe à la fin, tu perds pas l’info…

Karine utilise un vocabulaire de pro. En l’espace d’à peine un mois, elle a acquis un lexique dont elle m’asperge, en tentant de m’initier aux arcanes de la presse.

Là, tu vois, sous la têtière, le « essaire » a fait une fausse justif’ sur deux jambes…

Le « essaire » est l’assassin qui saborde la littérature de Karine. Il a un drôle de nom, quand même. « Essaire », ça sonne comme faussaire, comme corsaire. Non ?

— Ça veut dire « Secrétaire de rédaction » : S. R. C’est un journaliste qui place les articles sur la page. Il fait les maquettes.

Ignare, j’admire Karine et son aisance.

Je lui ai téléphoné à la fin du service : elle viendra faire un tour à la Fête du livre.

— Tu penses, Monique dit que c’est un événement culturel majeur, faut pas louper ça. Et puis j’irai faire un tour au stand du journal, il y a des auteurs de la maison…

Elle est ferrée, Karine. « La maison ». Elle se sent membre de droit de la grande famille. Alors que j’allais raccrocher, après l’avoir chargée de dire bonjour à Maman et Pap’, qu’ils se fassent pas de souci, tout va très bien, je rentre bientôt, elle s’est exclamée :

— Je me suis un peu disputée avec Stef…

Une vague glacée me mord les épaules.

— Comment ça ?

Karine laisse tomber l’aide bénévole aux enfants du quartier. Ils feront désormais leurs devoirs sans elle. Stef n’a pas compris, il se retrouve tout seul, il dit qu’elle n’a pas le droit de laisser tomber les mômes qui n’ont pas eu sa chance. Il va falloir qu’il trouve quelqu’un pour l’aider, maintenant, en octobre, alors que l’école a commencé depuis un bon bout de temps. Il affirme que Karine fait preuve d’un égoïsme dont il ne l’aurait pas crue capable, qu’elle a bien changé depuis qu’elle est entrée au journal, que ça va lui jouer des tours, qu’elle se trompe en voulant lâcher la proie pour l’ombre.

Stef, tout doucement, s’éloigne de la famille. Il ne nous suit plus, il m’échappe encore davantage en accablant ma sœur. Il me manque, là, maintenant, je n’aurais peut-être pas dû m’éloigner si vite des Mésanges. Garder le contact, bonjour salut ça va oui et toi. Une colère de feu m’envahit, je lui en veux d’être resté tellement présent. Une crampe de rancœur m’éblouit.

Il faut préparer le service du soir. La fête commence demain, les clients vont envahir la salle : des attachés de presse, des agents commerciaux, des journalistes venus de loin, des animateurs, des chansonniers.

Je pense à Stef que ma sœur a déçu. Il va nous comparer, Karine ternit notre image à tous. Il doit penser que finalement, elle est bien comme sa sœur.

Stef, là-bas, aux Mésanges, que j’ai quitté sur des mots assassins. Moi dans la salle de restaurant, rideaux tirés, je vaque en silence, je tremble. Je casse un verre. J’oublie de changer l’eau des fleurs. Je pose les couteaux de travers, ça crie derrière moi, j’ai envie de rentrer. Dans deux heures, je vais m’installer à mon poste, entre poubelle et lave-vaisselle, les paniers vides sont empilés sur l’évier.

Je finis d’installer la salle, c’est bâclé, raté. La stagiaire, Solange, bonne fille, redresse ce que j’ai vaguement jeté, dans le désordre, sur les tables.

— Mais qu’est-ce que t’as, aujourd’hui ? Ça va pas ?

Elle restera dans la salle, souriante derrière le petit comptoir, guettant les panières et les carafes d’eau. Elle remplira les salières et lavera les verres : mission de confiance. Il ne faut pas qu’il reste la moindre trace. Elle préparera les cafés et posera une fleur dans la soucoupe d’argent, sur l’addition discrètement pliée en deux. Elle ouvrira la porte : « Bonne soirée, messieurs-dames, et merci ! » Elle sélectionnera les disques qui étoufferont sous le tumulte des voix basses. Ce n’est que dans quelques mois qu’elle passera au service proprement-dit, suprême promotion.

J’aimerais bien être à sa place ; quelques clients la saluent en l’appelant par son prénom. Elle partage le pourboire avec les serveurs.

Le service est calme. Les clients mangent vite, ils ont une dure journée demain, ils doivent se coucher tôt. Certains ont passé des heures dans le train, c’est loin Saint-Étienne, il faut changer à Lyon. Ils sont pâles, le visage tiré. La province les perd, ils sont des étrangers ici, ils n’ont pas leurs repères. Les autres se sont égarés en voiture, il y a des déviations partout, des travaux, quelle galère pour se garer. Ils viennent faire la fête avec des têtes d’enterrement et des budgets serrés. La carte a peu de succès, les gens mangent juste pour se nourrir, ne pas avoir mal au crâne. Menu à quatre-vingt-cinq francs, sans vin, juste un café.

On ferme à onze heures ; on a fait une petite recette. La fête s’annonce triste, la liesse n’est plus de mise. Autour du brillant chapiteau, les lumières s’éteignent. On attend demain, on espère.

Sous mon lit, mon roman ventru. Stef a dû passer beaucoup de temps pour le reconstituer. Mille trois cent quatre morceaux dans le désordre, c’est énorme. Il n’a pas pu le rafistoler dans le seul dessein de m’assener une fin de non-recevoir. Il a dû le lire, il n’aurait pas passé autant de temps à reconstruire mon roman s’il n’avait pas été, même inconsciemment, attiré par moi. Au moins intéressé. Six cent cinquante-deux bouts de scotch te trahissent, Stef. Tu ne le sais pas encore, c’est tout.

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