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Publié le dimanche 11 mai 2003 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 1

-Tu me fais marrer.

Stef regarde le bord du trottoir ; entre le goudron et la bordure de ciment, pointent trois brins d’herbe grise. Il fait rouler entre ses doigts un bout de papier, une note de supermarché, ou un ticket de parking. Il a l’air grave. Non, absent. Pas là, pas avec moi, pas sur ce trottoir qui sent le gasoil, la vieille pisse et le goudron.

-Tu me fais vraiment marrer. Tu racontes toujours des salades. Tu parles... un roman. Toi !

Moi.

Moi je viens d’annoncer à Stef le miracle de ma vie, ma renaissance, ma résurrection, ma réhabilitation. Je lui ai chuchoté, la sueur au dos, je lui ai soufflé mon grand secret, mon enfantement, ma gloire, mon étoile au loin qui clignotait petite, s’était mise à grossir, et qui avait enfin giclé brûlante comme un soleil.

-Stef...
-Hein ?

Il revient du travail. On ne sait jamais à quelle heure il rentre. Pour lui parler, il faut faire le guet, prendre l’air sur les parkings, descendre acheter le journal à l’heure improbable où les rideaux tombent en grinçant, chercher le courrier que les heures ont glacé, mouillé. Pour voir Stef, il faut se trouver par hasard sur sa route, il faut le croiser inopinément. Pour rencontrer Stef, il faut avoir l’air détaché ; et les jours où le cœur tape trop fort, pour regarder Stef, il faut paraître ennuyée de le trouver là.

-Stef, je peux te dire un truc ?
-Quoi ?
-Je l’ai encore dit à personne.
-Ah.

Il a vingt-quatre ans. Capricorne, né le jour de Noël. C’est Stefan, il vit toujours chez ses parents, instits, non fumeurs, végétariens. Il avait un chien, il est mort.

-Tu as deux minutes ?
-T’es collante.

Il m’aime bien. Stef est gentil, disponible, courtois. Stef ne m’estime pas, il ne pense jamais à moi, il me fait coucou en voiture et m’ouvre la porte du bas quand je rentre avec mon cartable, le pain, le journal et les lasagnes qui fument. Un papier alu couvre le plat en Pyrex, une serviette bleue dessous pour pas se brûler. Ma grand-mère habite de l’autre côté du parking, au rez-de-chaussée à cause de ses jambes. Elle fait sa cuisine assise droite sur une chaise en bois. Elle a mis des patins pour que ça glisse bien entre la table, le frigo, la cuisinière et la poubelle.

Stef est gentil... Tout le monde l’aime. Moi aussi, je l’aime, mais pas comme tout le monde. Il doit s’en douter, il rit quand il me voit.

-Tiens, comment tu vas, pot de colle ?

Il m’aime bien. Peut-être même qu’il serait un peu triste si je mourais. S’il mourait, lui, je me tuerais.

-Je peux te dire un truc ?

On s’assoit, sur la dernière marche, devant la porte du bas. Sous nos pieds, soixante centimètres de trottoir, et le parking. Au fond, la fenêtre de ma grand-mère est bleue. Elle regarde les informations à la télé : massacre en Algérie, départ massif des juillettistes. Pub. Météo. Pub. Loto. Pub. Navarro.

Stef sort ses cigarettes, cherche son briquet, hume la fumée grise et bleue, gitane qui ondule, lascive, mystère.

Au ras des mollards d’ivrogne, on discute. Je bafouille. Il attend, tire sur son clope. Il entend, patient. Je tergiverse. Je m’étale. Je tourne en mots bredouillés autour de sa fumée. Il va se moquer de moi. Je ne l’ai jamais dit à personne. Je vais mourir.

-Comment tu fais pour trouver un éditeur quand t’as écrit un roman ?

Mourir. J’ai honte. La fumée fuse.

-Qu’est-ce que tu dis ?
-Comment on fait pour publier un roman ?
-Quel, quoi, roman ? De quoi tu parles ?
-C’est un roman d’amour.
-Qui a écrit un roman ? Tu as lu un roman ?
-J’ai écrit un roman. Je veux le faire imprimer, je veux qu’il devienne un vrai livre.
-Tu dérailles. Tu rêves. Tu veux écrire un roman ? Tu te rends compte le boulot ?
-J’ai écrit, j’ai écrit, je l’ai fait, il est fini, il y a plein de pages, c’est une histoire d’amour, c’est un roman. Il est fini. Tu te fous de moi, je le savais.
-Mais non. Toi, un roman. Je me fous pas de toi. C’est bien si tu as fait le premier chapitre. Mais tu sais, il en faut plus pour faire un roman. C’est un peu difficile pour toi. Surtout toi. Commence pas faire une nouvelle, hein ? Tiens, je la lirai. Je te dirai ce que j’en pense. Promis.
-J’ai écrit un vrai roman. Je te jure c’est vrai. Stef te fous pas de moi...

Le mégot roule. Le pied frotte, le petit papier orange se déroule, la mousse jaune s’effrite. Le pied étale. Une tache noire de cendre, le petit papier orange sautille le long du mur. Dans ses doigts, il malaxe un fond de poche.

-Tu me fais marrer.

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